Délicieuse cette promenade au clair de lune ; voilà douze jours que je ne suis pas sortie. On m’a coiffée d’un mouchoir pour que je ressemble aux femmes du pays. Tout de même, nous nous sommes trop approchées du village ; un homme qui nous a croisées m’a regardé curieusement.
Nous rentrons à travers champs ; au loin une rangée de becs de gaz ; c’est la voie ferrée ; Mme Defarge étend le bras : de ce côté l’Allemagne et, là-bas, la Russie.
J’ai, je m’en aperçois, une certaine influence morale sur Mme Defarge. Je lui ai expliqué qu’on pouvait être communiste et aimer en même temps la vie. Evidemment, de rudes besognes sont parfois nécessaires, mais en attendant, pourquoi ne pas sourire aux fleurs, aux bêtes, aux enfants, à tout ce qui est aimable. Le bourreau lui-même, entre deux exécutions, a un temps de répit. Et maintenant, Mme Defarge prend goût à nettoyer sa maison et elle a adopté un petit chat abandonné auquel elle donne du lait. La fillette me raconte tout cela ; elle n’en revient pas ; c’est vous la cause, fait-elle.
Il a été question de me mêler à un convoi d’émigrants qui viennent d’Allemagne et vont en Russie ; ils sont dispensés du passeport. Mais on a trouvé ce moyen dangereux ; ces gens verraient tout de suite que je ne suis pas Russe et comme ils ne sont pas communistes, ils s’empresseraient de me dénoncer aux policiers du train.
Vais-je donc rester éternellement ici ?
J’ai proposé plusieurs moyens d’évasion, pensant que, puisque les camarades me paraissaient assez pauvres d’imagination, il me fallait en avoir pour eux.
Ne pourrait-on pas, avais-je dit, me mettre dans une voiture de paysan, sous de la paille ? Non, ce serait suspect, on regarderait dans la paille.
Mais la nuit ?
Les voitures n’ont pas le droit de circuler la nuit.
Une après-midi, enfin, un camarade que j’ai déjà vu m’annonce que je prendrai le train le lendemain matin.