Paris est plein de pièges pour les jeunes filles qui rêvent de belles robes.
Au milieu de la nuit nous faisons halte dans un village. Notre guide nous a d’abord laissés à cinq cents mètres de la dernière maison et il est allé éclairer la route. Il revient, nous le suivons à pas de loup. La lune jette sur les chaumières de bois une lumière tragique. Il y a une rivière que l’on franchit sur une passerelle avec d’infinies précautions. Nous nous coulons dans l’isba ; pas de meubles ; le sol est en terre battue. Une femme s’est levée et a allumé une chandelle. Elle nous demande si nous voulons manger. Je voudrais du thé ; elle n’en a pas, mais elle a du lait, du pain et du beurre. On nous apporte tout cela ; je suis un peu dégoûtée du service, mais les produits sont excellents et ce n’est pas le moment de faire la mijaurée.
On nous a fait passer dans la seconde pièce et j’ai la faveur du lit de fer pour me reposer deux heures. Au-dessus de moi, accrochés au mur, les portraits de Lénine, Trotsky, Liebknecht, Rosa Luxembourg resplendissant dans leurs cadres noirs, vrais bijoux au milieu de cet intérieur sordide.
Mais il faut se remettre en marche. J’avais trop présumé de mes forces, mes deux semaines de claustration et d’émotion m’ont beaucoup affaiblie : je suis très fatiguée ; mais il faut marcher, il n’y a pas.
Le jour commence à poindre. Comme il vient tôt. C’est que je ne la désire pas, cette aurore que j’appelais autrefois durant les longues nuits de maladie. Maintenant, c’est la nuit que j’aime, la nuit bien noire pour me dérober à la méchanceté des hommes. Mais quelque chose brille à mes pieds, qu’est-ce donc, ah, un fer à cheval.
D’ordinaire, je ne suis pas superstitieuse, je vis dans le présent et ne prends pas grand souci des malheurs à venir. Mais je suis tellement déprimée en ce moment que je vois dans cet objet un gage de salut, je le ramasse.
Nous arrivons une heure trop tôt à la petite gare. Dans un coin de la salle d’attente, très vaste pièce meublée de quelques bancs de bois est un mobilier en déménagement. Une jeune femme est là qui donne ses soins à un enfant malade couché sur un lit tout installé. A terre traînent des casseroles, la lampe, le moulin à café. Que fait là cette femme ? je n’ai pas le loisir de l’approfondir.
Pas d’incidents dans le train, mais à X…, c’est une cohue pour sortir de la gare et voilà qu’on crie :
Les passeports !
Il faut payer d’audace ou je suis perdue. Pendant que les gens montrent leurs papiers, je me faufile derrière eux, comme j’ai fait à la frontière franco-suisse. Mais il faut passer au milieu des soldats qui font la haie, je prends un air fatigué et je vais. Je m’attends à chaque seconde à ce qu’une main se pose sur mon épaule, mais rien ; il y a deux marches, je les descends, je suis dans la rue.