Je me couche tôt, le sommeil est le seul remède à l’ennui que j’éprouve dans ce milieu qui n’est pas le mien, en dépit de l’opinion politique. Un soir, je suis réveillée en sursaut par des cris, des pleurs, un bruit de vaisselle brisée dans la chambre voisine. Je suis d’abord très effrayée. Dans mon ignorance de tout, je pense que, peut-être il y a de grands événements. L’exterritorialité est violée et on arrête toute la mission. Je me blottis en chemise dans un placard.
Voyant que tout se calme, je me risque hors de ma cachette. Rien de tragique. C’était la jeune femme en but à un flirt trop poussé. Pauvre petite humanité !
On part demain pour la Russie ; un commissaire de Moscou vient me voir :
— Vous allez être très mal me dit-il, pendant la première journée, on est forcé de vous faire voyager avec des émigrants et de l’armée rouge, excusez-nous. Ensuite vous serez très confortablement installée, vous aurez le wagon diplomatique.
Grand merci.
Au fond, je suis sceptique ; on m’a promis tant de choses depuis Berlin que je ne crois plus guère aux paroles. Les Russes, semblables aux hommes de l’Orient, n’ont pas l’air de se douter qu’une promesse soit une chose sérieuse et qu’on n’en doit pas faire quand on n’est pas certain de les pouvoir tenir.
On a alloué à la famille Capoutchévitch, huit cents marks pour se nourrir pendant le voyage, et on nous les fait dépenser en provisions fantastiques : quarante livres de pain, dix kilogs de sel, etc… Il n’y a rien à Moscou, nous dit-on ; préparez-vous comme pour un voyage au Pôle Nord. A Moscou, il y a, en réalité, de tout ; c’est l’argent qui me manquera, alors que je ne saurai que faire de ce sel et de ce pain devenu dur comme de la pierre.
Enfin nous sommes partis ; nous voilà dans un affreux wagon à bestiaux peint en rouge, une trentaine de personnes. Le coin de droite est occupé par des familles d’émigrants ; ils emportent des sacs de linge qui répandent une odeur écœurante ; il y a des enfants tout petits.
Dans le coin de gauche, le coin aristocratique, des camarades de la mission et moi ; au centre, des soldats rouges qui reviennent d’Allemagne.
Un Polonais s’est caché derrière un tas de malles ; il est recherché paraît-il. Il raconte qu’on l’a poursuivi à coups de revolver dans les rues de la ville ; il s’était réfugié à la mission.