Le jour, la porte grande ouverte, je n’ai pas trop à souffrir, si ce n’est de l’inconfort. Assise sur ma valise je regarde le paysage que je vois pour la première fois : immenses forêts de pins, villages clairsemés avec petites maisons de bois à nombreuses fenêtres. Au soir, les émigrantes entonnent un chant plaintif qui est vraiment plein de charme dans le jour finissant. Il dit la douleur des pauvres vies d’esclaves foulées par les forts depuis l’origine du monde.
Le wagon — je l’ai dit — manque des commodités les plus indispensables ; aux stations, il faut descendre et le plancher de la voiture est à un mètre du sol. Les soldats et les jeunes hommes sautent prestement. Ma maladresse m’attire des moqueries que je trouve méchantes, on m’appelle l’« acrobatic ». L’envie m’étouffe de dire à ces gens que si je n’ai pas leur souplesse, j’ai ce qu’ils n’ont jamais eu et n’auront jamais.
Un jeune homme, sanglé dans un impeccable uniforme kaki, fait les fonctions de conducteur : il s’occupe surtout des soldats auxquels il distribue du pain et des boîtes de conserve.
Voilà la nuit. Ceux qui, venus légalement ont des bagages, tirent des couvertures. Je n’ai rien et je dois m’étendre sur les paniers d’osier. On ne m’offre rien ; il faut même que je demande une tasse de thé lorsque j’ai soif ; on n’a pas l’idée de me la proposer. J’ai abdiqué mon amour-propre parce que je veux vivre mais, comme j’enrage d’être faible, d’être obligée de m’abaisser devant ces gens. O Paris, mon Paris ! où du moins je ne demande rien à personne. Le « commandant » pourrait venir m’offrir un passeport pour la France, je le prendrais avec joie ; je ne suis pas encore en Russie et l’envie de la voir m’a déjà passé.
Impossible de dormir dans l’air empuanti. J’ouvre un peu la lourde porte et cela me vaut les récriminations à cause du froid. Je m’assois sur ma valise juste en face de la fente pour respirer directement le filet d’air qui arrive du dehors. Des insectes dégoûtants courent, je les sens sur mon corps. Comme personne ne me voit, je donne libre cours à ma faiblesse et pleure amèrement.
Nous sommes dans la capitale d’un Etat tampon ; le wagon diplomatique promis n’est pas arrivé. La voiture « bolchevique » où nous logeons est parquée seule au fond de la gare comme une pestiférée. Il nous est défendu de sortir en ville. Je vais au buffet me restaurer un peu et je regarde la liberté à travers les fenêtres qui donnent sur la place. Qu’ai-je fait pour voyager comme une prisonnière ?
Le soir, comme je rentre au wagon, un policier me met la main sur l’épaule ; je me dégage et cours vers la voiture en criant : « Ich gehe nach Rusland » (je vais en Russie). — Ah ! ah ! « ich gehe nach Rusland ! » crient haineusement trois hommes qui passent. Je comprends de quelle ceinture de haine les heureux de ce monde ont entouré la nation où, pour la première fois le prolétariat a osé s’affranchir.
Je raconte l’incident à un soldat allemand qui est dans l’armée rouge ; il frémit de colère ; il voudrait avaler tous les Etats tampons.
Enfin, on nous raccroche à un train et nous repartons, du moins, je le crois. C’était une illusion, car au matin on est de nouveau dans la ville que nous avions quittée la veille au soir.
Encore une halte qui dure toute la journée ; je suis brisée des nuits sans sommeil et je pense encore une fois que je finirai par laisser ma vie dans ce voyage.