Au soir nous repartons et, après avoir roulé toute la nuit et toute la matinée, les locomotives, chauffées au bois ne font guère plus de trente kilomètres à l’heure, nous nous trouvons à la frontière russe.

Je comptais entonner l’Internationale en pénétrant enfin sur le territoire béni du communisme, mais tout mon enthousiasme est parti, je suis trop malheureuse. Si encore je n’avais à endurer que des souffrances matérielles, ce ne serait rien. Je souffre d’être séparée de mon milieu, d’être avec des gens d’une culture inférieure qui ne voient guère en moi autre chose qu’une vieille femme et qui me traitent comme telle avec, en moins, les égards que la civilisation donne à ceux qui ont le malheur d’avoir l’expérience qui ne s’acquiert qu’avec les années.

D’ailleurs l’enthousiasme n’anime personne. Même l’Italien au caractère insouciant qui chantait toute la journée à la mission se tait maintenant. Il n’y a, pour se réjouir, que la jeune Australienne.

Je m’étais demandé comment l’idée d’aller servir la Russie avait pu germer dans une telle personne. Elle ne sait rien du communisme et ne sort, lorsqu’elle en parle, que des puérilités ; elle passe tout son temps à manger, car elle a une malle pleine de provisions, et, quand elle ne mange pas, elle flirte avec trois hommes, mes deux « fils », et son compagnon de voyage. A l’annonce qu’enfin on est en Russie, elle ouvre la lourde porte ; c’est la nuit, mais cela ne fait rien, elle veut voir quelque chose du pays tant désiré. Jolie fleur d’idéal, poussée toute seule au milieu des chardons vulgaires.

Encore un arrêt, et on détache notre wagon qui reste seul ; pourquoi ? Mystère. On nous dit que nous ne partirons qu’après-demain. Sur les voies il y a des trains qui stationnent, sans doute pour longtemps, car aux portes des wagons, des wagons à bestiaux peints en rouge, sont apposées de petites échelles qui facilitent la montée et la descente. L’un des trains est rempli de soldats qui ont l’air de camper là. Des wagons sont organisés en salles à manger, d’autres en bureaux. Aux panneaux, les portraits de Lénine et de Trotsky. Je vois une femme soldat, la première ; elle est vêtue comme ses camarades hommes, sauf qu’elle a une jupe ; dans sa main, elle porte un fusil. Je voudrais m’approcher d’elle, lui parler, mais les avanies multiples que j’ai endurées dans ce terrible voyage m’ont affligée d’une misanthropie invincible, et je me dis que cette femme n’est peut-être qu’une brute, elle aussi.

Un autre train est plein de gens qui quittent la Russie. Ils campent là depuis longtemps sans doute, car devant les wagons ils ont installé des cuisines. Ils font cuire des pommes de terre, des ragoûts. Je crois d’abord que ce sont de pauvres gens qui fuient la Russie affamée. Mais non ; à travers les portes ouvertes des wagons on voit, au milieu d’un désordre indescriptible de chiffons et de meubles, de riches samovars qui brillent. Des femmes, par-dessus des robes haillonneuses, ont de magnifiques manteaux de fourrure. Ce sont des juifs lithuaniens qui retournent dans leur pays.

Nous allons voir une petite ville, le conducteur, quelques camarades et moi.

Elle est à cinq kilomètres. Nous traversons un beau pays de collines et de lacs ; volontiers, on villégiaturerait là. Mais c’est sauvage, me dit un Russe qui connaît le pays : vous ne trouveriez rien du bien-être que donne la civilisation. Les champs sont cultivés ; il me paraît y avoir beaucoup de blé. La ville est mal tenue ; les pavés pointus rendent la marche très difficile et il y a partout des trous. Nous entrons dans une boutique pour acheter à manger, impossible, des prix fantastiques pour des aliments sordides.

Les habitants ne disent rien à mes camarades qui portent l’uniforme de l’armée rouge ; mais ils éclatent de rire en me voyant et ils me crient des insultes que je ne comprends pas.

J’ai le malheur d’être femme, et moi qui croyais que la femme était affranchie dans ce pays, qu’elle avait droit de cité au même titre que l’homme.