Je vois qu’ici il y a beaucoup à faire pour élever les gens, je ne dis pas jusqu’au communisme, mais seulement jusqu’à la civilisation.

Au centre de la ville un marché minable. Tout de même, on y trouve du fil, des aiguilles, du savon ; le blocus s’est amendé.

Les maisons sont en pierre, mais lézardées, et abandonnées, un désordre et une saleté dont nous n’avons pas idée. Au bord d’un lac magnifique est un jardin public. L’endroit serait ravissant si un peu de notre Europe passait par là.

Notre conducteur découvre, ô bonheur ! le restaurant soviétique. Pour une petite fortune, nous y mangeons une soupe à peu près passable, un riz semblable à de la colle, arrosé d’un verre de thé. Nous payons parce que nous sommes étrangers, les ressortissants ne paient pas ; ils apportent leur carte de « paioc ».

Nous rentrons, la soirée s’annonce très froide, déjà. J’ai l’idée d’aller chercher du bois mort dans la forêt voisine ; un camarade, avec un morceau de tôle et un vieux bout de tuyau confectionne un poêle. Dans le vent, ce poêle tire effroyablement, les flammes montent très haut, des étincelles sont projetées au loin. J’ai peur que le feu ne prenne à notre wagon : quelles seraient pour nous les conséquences ? Je n’ose pas y penser, dans ce pays où tout est militarisé.

Enfin, le matin du troisième jour, j’entends les enfants des familles émigrantes crier joyeusement : « paravoz, paravoz » (locomotive). Une locomotive arrive, en effet : on forme un train auquel on accroche notre maison roulante ; nous voilà partis.

Les villages défilent ; maisons de bois aux nombreuses petites fenêtres ; quelques grandes gares, elles sont lamentables d’abandon, de désordre et de malpropreté. Sans doute, cela tient au pays plus qu’au régime : car j’ai déjà remarqué que la gare de Riga, capitale de la Lettonie, est très sommairement aménagée.

Toute une population en haillons s’agite dans les gares ; les spéculants, surtout des enfants, crient les cigarettes, les pommes. Pas de boissons. Toute gare a sa tchaïnaïa, désignée au voyageur par une théière peinte sur la porte. On donne là de l’eau bouillante dans laquelle on n’a qu’à jeter le thé dont le voyageur précautionneux porte toujours un paquet dans sa poche.

Encore un arrêt ; cette fois, il est sérieusement question de nous changer de wagon ; serait-ce enfin le wagon diplomatique ?

Non, ce n’est qu’un wagon de troisième en très mauvais état. Et on a failli nous l’interdire parce que les « papiers » n’étaient pas prêts. Je manifestais l’intention d’y monter quand même, quitte à abandonner ma pauvre valise ; on se récria contre une pareille indiscipline.