« Nous n’avons pas de chambre, répond-elle en excellent français, ce n’est pas nous qui louons, c’est une de nos amies, la femme d’un général. » Très aimablement on me fait asseoir pendant qu’on me donne avec l’adresse un mot de recommandation. La dame me reconduit jusqu’au bas de l’escalier.

Dans la rue je réfléchis : loger chez la femme d’un général, peut-être d’un général réactionnaire, cela peut être dangereux. Retournons d’abord à la gare ; je n’irai à l’adresse indiquée que si je suis vraiment abandonnée.

A la gare je trouve un nouveau conducteur ; on me cherchait. Il fait embarquer nos bagages sur un affreux camion traîné par un cheval étique. Nous montons et nous asseyons tant bien que mal sur nos valises ; les cahots de la voiture menacent de nous en précipiter à chaque instant ; il pleut à verse. C’est dans ce triste équipage que je fais mon entrée dans la capitale du communisme.

Le quartier que nous traversons présente l’aspect de la désolation la plus lamentable. Les gens sont vêtus de guenilles et chaussés de chiffons retenus par des ficelles ; des femmes portent des robes en toile de sac. Beaucoup de ces gens ont sous leur bras un énorme pain noir.

Devant certaines maisons, de longues queues de femmes et d’enfants attendent je ne sais quoi.

C’est cela la Russie ? Ah ! mon Dieu, Wells avait raison !

De cette misère nous en sommes cause. La bourgeoisie mondiale a suscité à la Russie déjà ruinée par la guerre impérialiste des guerres interminables. Par le blocus, elle a privé ce malheureux pays des produits industriels indispensables parce qu’il ne sait pas les fabriquer lui-même. Je me rappelle une phrase du commissaire de X… pour répondre à mes critiques de l’organisation dont j’avais pâti pendant mon voyage : « Oui nous sommes mal organisés ; mais nous avons battu Kornilof, Dénikine, Wrangel, tenez, mon tabac, c’est du tabac de Wrangel. »

Je peux voir que Moscou est loin d’être dénuée au point de vue des aliments. Dans les boutiques, des choux énormes, des pommes de terre, de grands poissons conservés et jusqu’à des vins fins.

Quelle ville originale ! Elle ne ressemble à aucune capitale de l’Europe. D’innombrables chapelles à coupoles dorées : le Kremlin entouré d’un mur en briques rouges avec des créneaux.

Après une course très longue, nous nous arrêtons devant une grande bâtisse peinte en blanc.