Les autres qui connaissent Moscou sont partis, ils vont s’occuper de nous, disent-ils et reviendront dans une demi-heure. Nous sommes arrivés à onze heures du matin : les heures passent ; personne. Il fait froid et il pleut, je pénètre dans le hall ; sur un mur des emblèmes soviétiques, des portraits des chefs du Gouvernement ; mais tout cela vieilli, jauni, plein de poussière ; mon cœur ulcéré par le mauvais voyage m’y fait lire la lassitude, l’abandon du premier enthousiasme. Dans un coin un piano, une jeune fille qui porte au bras le brassard de la Croix-Rouge joue des valses lentes. Je lui demande de jouer l’Internationale ; elle a un sourire de mépris qui va à moi ou à la chanson, je ne sais pas ; peut-être à toutes les deux. J’ai froid ; j’ai faim. Il y a bien une cuisine soviétique d’où je vois sortir des gens avec du pain et des saucisses appétissantes ; mais je n’y ai pas droit. Je n’ai droit qu’au buffet bourgeois : il est au diapason de la classe. Sur le haut meuble luxueux traînent dans des assiettes poussiéreuses quelques gâteaux défraîchis, sur lesquels se restaurent d’innombrables mouches.
Mais je ne suis pas en situation de faire la difficile. Je mange un de ces gâteaux que j’arrose d’un abominable café au lait couleur de poussière délayée ; j’en suis quitte pour quelques milliers de roubles.
A six heures du soir les camarades reviennent ; ils se sont occupés d’eux-mêmes et pas de nous. Ils nous disent que nos papiers ne sont pas prêts et que nous devons rester là ; combien de temps, on ne sait pas.
Je suis furieuse. Certes, je ne demande l’aide de personne, mais au moins qu’on me laisse me débrouiller. Je ne veux pas coucher sur un banc de la gare : après tout je suis dans la capitale de la Russie et j’ai un peu d’argent ; je trouverai bien une chambre, que diable !
Les Italiens paraissent consternés de mon indiscipline ; mais je n’ai cure de leur opinion et je m’en vais.
La petite place est encombrée de marchands qui vendent des cigarettes, des pommes, du pain noir, des poissons secs. Où aller, comment me diriger ? Je suis ici bien autrement isolée qu’en Allemagne, à peine si je puis lire le nom des rues à cause de l’alphabet russe et je n’ai sur moi aucune adresse, puisque j’ai tout brûlé en Lithuanie. Je regarde bien la disposition des rues car si je ne trouve pas d’hôtel il faut que je puisse au moins revenir à la gare. Je suis bientôt toute mouillée car il pleut.
Moscou est une capitale, mais la Russie n’est plus en régime capitaliste, par conséquent il n’y a pas d’hôtels. Je dois me remettre sous la tutelle de mes compagnons, si odieuse me soit-elle devenue.
J’ai cependant un espoir. Dans une large rue, je vois une enseigne : chambres meublées.
J’ai pu la déchiffrer parce que je sais un peu de russe ; entrons.
Ce n’est pas facile d’entrer, pas de concierge, personne, enfin au fond d’une cour je trouve un escalier délabré. Au premier étage j’entre par la porte ouverte dans un appartement dévasté, des meubles brisés sont dans tous les coins ; des lattes du parquet même sont arrachées. Un bruit de voix me guide, je traverse plusieurs chambres. Enfin dans une pièce bien abandonnée aussi, deux femmes assises à une table sur laquelle trône un magnifique samovar prennent du thé. L’une d’elles se lève et vient à moi ; je dis l’objet de ma visite.