La mère de la jeune fille vient aussi à moi : elle se laisse aller à sa colère contre le régime. Mais elle a un peu peur ; elle comprend que si je puis visiter la Russie, c’est que je suis bolchevique, elle craint une dénonciation. Je la rassure. Certainement je suis bolchevique, mais ce n’est pas une raison pour dénoncer quelques personnes isolées qui ne sauraient être pour le régime un sérieux danger. D’ailleurs je suis une intellectuelle et je croirais manquer à l’honneur en faisant une dénonciation.

Tout ce monde vit misérablement ; la mère est coiffée d’un chapeau à brides dont l’usage prolongé a fait une galette informe. Si vous saviez, me dit-elle, à quelles besognes nous sommes obligés pour vivre. Nous ne travaillons presque plus en notre science ; on n’a pas le temps. Le Gouvernement ne nous donne rien ou à peu près.

Dans cet établissement on ne fait qu’attendre la contre-révolution, je m’en rends compte. Combien d’intellectuels, en Russie, sont dans ce cas ; ils n’ont vu en la dictature du prolétariat que l’invasion des barbares. C’était bien un peu cela, à vrai dire : en mettant à part les grands chefs qui sont des intellectuels, beaucoup de communistes n’ont qu’une culture primaire. Leur ignorance fait d’eux les adversaires d’études dont ils ne comprennent pas la portée, seules les sciences susceptibles d’application immédiate à l’amélioration des conditions matérielles de la vie sont jugées par eux dignes d’intérêt. La philosophie, la psychologie, les mathématiques, etc., leur apparaissent comme un vain bavardage.

C’est tout à fait regrettable, mais il faut franchir ce stade, à la longue, les cerveaux finiront par s’éclairer, une élite se créera, qui viendra à la direction de l’Etat, et les sciences abstraites recouvreront leurs droits. On reconnaîtra que sans elles il n’y a pas de civilisation.

On m’annonce que Souvarine, le délégué de la France au Comité Exécutif, est arrivé à Moscou et qu’il demeure dans l’hôtel, à la chambre 14. Je laisse passer plusieurs jours sans l’aller voir ; il est relativement nouveau dans le Parti et ne me connaît pas. Enfin, je finis par me décider. Quoi, fait-il, vous ne pouvez rien voir, pas de communications, mais demandez une auto. Si vous ne demandez rien, vous n’aurez rien. Les bureaucrates, vous savez, il faut les eng…, sans cela ils ne bougent pas. Où habitez-vous ?

— Tout en haut, chambre 331.

— Est-ce possible ? mais il fallait exiger une bonne chambre. Attendez, je vais m’occuper de vous.

Grâce à Souvarine, je descends au deuxième étage. J’ai une grande chambre qui présente l’avantage de posséder le téléphone, comme tout logement qui se respecte à Moscou. Malheureusement il ne me sert pas beaucoup ; j’y estropie la langue russe et les demoiselles de Gutenberg de là-bas m’envoient régulièrement promener.

Il n’y a pas encore deux heures que je suis entrée en jouissance (style des propriétaires parisiens) de ma nouvelle chambre, que deux hommes viennent me contester le droit aux délices de la Capoue soviétique.

L’un, a l’air terrible avec sa grande barbe et ses grosses lunettes ; l’autre est plus aimable. Ils s’installent en maîtres sur mon canapé, déploient sur ma table un immense registre. L’homme barbu me toise sans bienveillance. Serait-ce cette fois la W. Tchéka ?