Elle ne sait pas le français, mais elle sait l’allemand ; j’engage la conversation : « On est en septembre, les cours ne sont pas commencés, me dit la jeune étudiante, mais, si vous vous intéressez à la chimie, les laboratoires sont ouverts ; je vais vous y conduire. »
Nous traversons de vastes salles abandonnées. Dans quelques-unes, d’énormes bancs de classe sont dans un coin entassés les uns sur les autres en un désordre inexprimable. Je comprends que cette qualité de savoir mettre chaque chose à sa place, que je croyais si simple et que je méprisais même, comme dénotant la mesquinerie du caractère, est l’effet de la civilisation et que les pays arriérés, comme la Russie, ne la possèdent pas encore.
Nous arrivons à la section de chimie, un assistant me reçoit, il parle français et veut bien me montrer les laboratoires. Voici d’abord l’amphithéâtre des cours ; il rappelle nos facultés de province. Près de la chaire, est un petit poêle de fortune, en briques de construction : « C’est avec ce poêle que nous chauffons l’hiver, me dit l’assistant, quand nous avons du bois. Parfois il y a, dans cette salle, plusieurs degrés au-dessous de zéro : impossible de travailler. J’ai voulu faire, l’hiver dernier, l’expérience du sodium sur l’eau ; l’eau a gelé subitement dans le récipient.
Dans le laboratoire de recherches, une dizaine de chimistes, jeunes gens et jeunes filles, travaillent ; il reste encore des produits du stock d’avant-guerre. J’adore la chimie et je resterais volontiers là, dans ce laboratoire. Mais les conditions de la vie matérielle sont trop dures, je sais que je ne pourrai pas m’adapter surtout au terrible hiver.
Nous passons au laboratoire de chimie élémentaire, il est vide : « A la rentrée, me dit mon guide, il sera rempli d’élèves. Ce sont des ouvriers, ils travaillent durant la première partie de la journée et viennent à l’Université de 4 heures à 8 heures du soir. Aucun diplôme n’est exigé pour l’inscription : il faut seulement savoir lire, écrire et les quatre règles de l’arithmétique. A force de travail, les jeunes élèves intelligents arrivent à se mettre au niveau de l’enseignement supérieur, mais la majorité se décourage, elle ne va pas jusqu’au bout. »
Pour ces jeunes gens, la Révolution aura été un grand bienfait. Sans elle, ils fussent restés dans les ténèbres, travaillant toute leur vie à un métier de manœuvre, sans joie intellectuelle, livrés aux seuls plaisirs de la vie animale. Grâce au communisme, ils deviendront d’autres hommes, même ceux qui ne vont pas jusqu’à la fin des études, car il leur restera tout de même quelque chose de la culture reçue.
Mon guide se plaint du blocus : « On ne sait pas ici ce qui s’est fait en France dans la chimie depuis 1914. »
Je le remercie pour le dérangement et passe dans une autre section. Il y a de fort beaux appareils, mais ils sont recouverts de toile, rien ne fonctionne. Une jeune fille me fait les honneurs de l’établissement. Elle est très anticommuniste.
L’institut, me dit-elle, a refusé catégoriquement de recevoir les ouvriers et, pour les éloigner plus sûrement, on exige pour l’inscription la connaissance de quatre langues européennes. Ces langues, dit-elle, sont nécessaires pour étudier les ouvrages traitant de notre spécialité.
Un assistant me montre son laboratoire. J’ai publié dans ma jeunesse quelques travaux de la science qui l’occupe. J’ai le plaisir de constater qu’il les connaît.