Faut-il voir dans cette incommensurable ignorance du peuple russe un présage de défaite révolutionnaire ? Nullement. Ce peuple a subi le tsarisme ; c’est-à-dire une minorité d’aristocrates ; pourquoi ne subirait-il pas les bolchevistes ? Que les communistes obtiennent la paix des nations capitalistes ; qu’ils finissent par arriver à donner à manger à tout ce monde ; ils seront solides. Et, alors que les gens du tsarisme ne songeaient qu’à jouir personnellement, les bolchevistes peu à peu décrasseront ce peuple.

J’erre le long des quais déserts de la Moskova. En face de moi, dans l’enceinte du Kremlin, se dresse, au milieu d’un fouillis de clochetons, l’ancien palais des Tsars. En arrière, une coupole surmontée d’un drapeau rouge ; c’est là, m’a-t-on dit, que travaille Lénine.

J’évoque les générations de princes et de princesses chamarrés de titres, couverts de soie et de diamants qui évoluaient autrefois à l’intérieur de ces palais. Ils étaient des hommes et des femmes comme les autres, ni plus intelligents ni meilleurs. Leurs ancêtres, gens d’audace et de peu de scrupules, s’étaient imposés aux masses populaires. La sottise, l’ignorance quasi animale de ces masses avaient fait accepter leur domination ; les siècles à travers des tueries sans nombre, avaient transformé les descendants en une surhumanité fictive.

En de pauvres chambres éparses dans toutes les grandes villes du monde, des gens, vêtus d’habits usagés, chaussés de bottines éculées, étudiaient, écrivaient pour forger les théories de transformation sociale. Ils correspondaient entre eux, formaient des sociétés que défaisaient, à mesure, la rivalité, l’égoïsme de la trahison. Des enthousiastes perpétraient l’attentat terroriste et dévouaient leur vie au lointain avenir.

Enfin, les temps sont venus et l’héritier de toutes ces générations de conspirateurs est maintenant dans ce palais qu’ont abandonné pour l’exil ou la mort les princes épouvantés.

A lui, les vastes salles aux murs dorés où se prosternait la foule des nobles ; à lui les richesses, les couronnes chargées de joyaux de toute une lignée de tsars.

Mais, de ces richesses il ne profite pas. Il dédaigne les appartements splendides et c’est d’un cabinet de travail modeste que le conspirateur Lénine préside aux destinées de la Russie. Un pas en avant a été fait, les enthousiastes ne sont pas morts en vain.

Je commence à m’orienter dans Moscou et je vais voir l’Université. Elle n’est pas très loin de chez moi ; on descend la Tverskaïa jusqu’à la petite place où se trouve un sanctuaire minuscule. On vient là, paraît-il, de toute la Russie, se prosterner et baiser la crasse des carreaux. En face, sur le mur d’un monument de briques rouges, ressort en lettres blanches la fameuse inscription : « La religion est l’opium des peuples. » Personne ne regarde cette inscription qui a fait, cependant, tant de bruit dans le monde entier. On m’a assuré que le gros des moujicks n’en comprend même pas le sens et prendrait volontiers « opium » pour un saint nouveau. Je tourne à droite et longe un jardin en bordure du Kremlin. Au bout de l’avenue est une bâtisse toute blanche que surmonte une sorte de belvédère à colonnes ; c’est l’Université.

A qui m’adresser, je ne sais pas ; il n’y a pas de concierge. Je compte aviser la première personne que je rencontrerai, mais j’hésite. D’ordinaire, les Moscovites ne renseignent pas volontiers les gens, un « ia nie snaiou » (je ne sais pas), dur et sec est tout ce qu’on obtient.

La cour, très vaste, est occupée par un petit square. Sur un banc une jeune fille, sans doute une étudiante, lit un livre ; je prends place à côté d’elle.