Je ne suis cependant pas venue à Moscou en villégiature ; je voudrais bien voir les institutions soviétiques. Il paraît que je viens trop tard. Pendant le Congrès, un service spécial s’occupait de montrer aux délégués les institutions bolchevistes. Les délégués sont partis, le service est désorganisé ; les gens qui l’assuraient sont occupés à autre chose. Débrouillez-vous !

Me débrouiller, je ne sais pas la langue : je lis mal le nom des rues et je m’égare. Pour trouver une maison, je dois y aller trois ou quatre fois. Je suis brisée de fatigue tous les soirs, à marcher à pied sur des pavés pointus. Il n’y a presque pas de tramways, et on ne peut les utiliser qu’à certaines heures, d’ailleurs il faudrait connaître la ville pour pouvoir s’en servir.

Un délégué qui est parti m’a donné quelques adresses dont celle d’un secrétaire de ministre. J’y vais, partout on m’accueille froidement et on me fait des promesses qu’on ne tient pas. Je suis tout à fait découragée ; toutes mes peines, les dangers courus auront été vains ; je quitterai la Russie sans avoir rien vu qui vaille la peine.

Moscou est une ville très originale. Avec son Kremlin, ses innombrables chapelles à coupoles byzantines elle rappelle l’Orient. Au milieu de la place Rouge s’élève l’échafaud de pierre sur lequel on coupait la tête autrefois ; de là le nom de Place Rouge.

Partout des traces de la Révolution. Sur le boulevard, près de l’Arbat, une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. A quelques pas de là, tout un pâté de maisons a été détruit par l’artillerie ; il n’en subsiste qu’un immense tas de pierres sous lequel il y a m’a-t-on dit plus de cent cadavres.

Partout des maisons rasées ; d’autres peu endommagées mais dont les murs sont criblés de balles, on a fusillé là. Souvent on rencontre des convois de prisonniers conduits à la manière primitive entre des soldats baïonnette au canon. De quoi sont coupables ces gens ? Contre-révolutionnaires ? simples voleurs ? Il y a malheureusement beaucoup d’enfants. Ce sont « des spéculants » qui vendent dans les rues des cigarettes, des allumettes, des pommes. Leur état ne paraît pas les impressionner beaucoup ; ils rient, interpellent les passants.

La place du théâtre est presque occidentale avec ses jardins pourvus de bancs hospitaliers, les mères viennent là promener leurs enfants ; elles sont convenablement vêtues, coiffées de chapeaux ; les enfants aussi ; c’est presque notre Luxembourg.

Dans les carrefours : des chapelles ; il y en a de minuscules, qui du dehors rappellent, la croix mise à part, les bureaux d’omnibus parisiens. Les murs intérieurs sont entièrement garnis d’icones en argent doré, protégées par des verres. A une petite hauteur au-dessus du sol les glaces sont recouvertes d’une couche épaisse de crasse. C’est le résidu laissé par les baisers dévots des milliers de fidèles. Et tout le long du jour des gens entrent ; ils s’agenouillent et posent leurs lèvres sur cette crasse dégoûtante. Ce spectacle me fait faire de singulières réflexions, sur l’état de civilisation de la Russie.

Qu’est-ce que de pareilles gens peuvent comprendre au communisme ? Quand nos ouvriers français qui leur sont heureusement supérieurs ne le comprennent pas. Je vois la situation ; le communisme est l’œuvre d’une infime minorité de militants qui a réussi à s’imposer à ces masses amorphes à la faveur de la guerre. La révolution russe est le résultat d’une conspiration blanquiste qui a réussi, grâce à la situation spéciale.

Au fond toutes les révolutions ne sont que cela et on peut suspecter la sincérité révolutionnaire de ceux qui prétendent qu’il faut avoir la majorité pour transformer la société. La majorité, on ne l’a jamais. La masse a toujours été et sera longtemps encore la pâte amorphe bonne seulement à recevoir la forme qu’un petit nombre de gens intelligents et audacieux voudront bien lui donner.