Je trouve à la fois puérils et mesquins ces reproches. Je comprends la nécessité de la dictature et admets volontiers que les camarades s’inquiètent de mon attitude politique ; mais avoir à tenir compte de l’opinion de mon entourage pour des questions de mangeaille serait me rabaisser singulièrement. Les hommes font du communisme qui est une belle idée une bien pauvre petite chose : j’ai déjà envie de retourner à Paris.
Allez au restaurant, me dit malicieusement un délégué ; c’est même la seule façon de ne pas tomber malade ; seulement n’en dites rien.
L’hôtel « Luxe » n’est pas trop mal tenu. Les chambres sont faites tous les jours, les escaliers balayés, les commodités nettoyées, ce qui ne les empêche pas d’être fort sales dès le milieu de la journée. Depuis la guerre on ne fait pas de réparations et les russes sont en général très peu soigneux.
Une nuit je suis réveillée par un bruit soudain dans ma chambre. Quoi ? Serait-ce un membre de la W. Tchéka qui vient épier mon sommeil ? A Moscou dans un hôtel soviétique, on ne pense pas aux voleurs. Je tourne le bouton de l’électricité ; personne. Sans doute je rêvais, ou bien le bruit venait de la chambre à côté. J’éteins : le bruit recommence ; on remue les papiers dans ma corbeille de rebut. Je rallume, un énorme rat, gros comme un jeune chat, saute de la corbeille et se réfugie dans un trou, près du radiateur.
Sans avoir précisément peur, je suis gênée pour me rendormir : il doit avoir de grands besoins, ce respectable spécimen de la gent ratière ; s’il allait prendre l’offensive et grimper sur mon lit.
Le lendemain j’utilise mon élémentaire connaissance de la langue russe pour porter mes doléances à la bonne.
Balchoïa Krissa ! (un grand rat), dans ma chambre…
Elle éclate de rire. Un grand rat, en voilà une affaire, faut-il que ces étrangères soient mijaurées ! Des grands rats ; il y en a plein la maison, nitchévo (cela ne fait rien).
Il faut me résigner à vivre dans la société de ce rat bolchevik ; pour le bien disposer en ma faveur, je lui donne à manger dans son trou.
Me voilà donc entretenue aux frais de la République des Soviets ; on me loge, on me nourrit, on me blanchirait si j’avais du linge, car il y a une blanchisseuse dans l’hôtel ; mais à part cela on ne s’occupe pas plus de moi que si je n’existais pas.