L’horaire de Moscou diffère beaucoup du nôtre. Vous seriez très indiscret en allant visiter avant onze heures du matin une personne avec qui vous n’êtes pas intime. En revanche vous pouvez sans crainte l’aller voir une heure après minuit ; c’est une heure normale, on ne se couche guère avant trois heures. En réalité, lorsque les Russes sont couchés, nous le sommes aussi. A mesure que j’avançais dans l’Est, je devais retarder ma montre, car lorsqu’il est onze heures à Moscou, il n’est que huit heures à Paris. Mais sans jeu de mots, on peut dire que seul le soleil est le maître de l’heure, il reste donc vrai que les Russes se couchent fort tard et se lèvent de même.
De dix heures à midi, on sert le premier déjeuner dans la salle à manger de l’hôtel « Luxe ». On s’achemine d’abord vers un petit bureau où on présente sa carte d’alimentation ; la préposée vous la prend et coupe le numéro correspondant au quantième du mois ; elle vous remet en échange un ticket qui donne droit au repas. Une fois par semaine on touche des cigarettes ; j’ai touché en outre deux savonnettes et une livre de bonbons que j’ai accueillis comme bien on pense avec un grand plaisir. Muni de son ticket, le pensionnaire va s’asseoir à table. Une bonne lui prend le papier et lui remet en échange une assiette garnie d’un morceau d’omelette, d’un morceau de beurre et d’un carré de gruyère. Je mange rarement le beurre qui est rance presque toujours. Alors mon voisin me dit : « Elle ne mange pas le beurre, ces une menchévik ! » Pour corriger sa mauvaise impression je mets le beurre sur son assiette : « Mangez ; vous serez doublement communiste ! »
Non seulement il ne faut pas récriminer sur la nourriture, ce qui après tout n’est que de la politesse ; mais il est de bon ton de la manger, ce qui tout de même est excessif. Les camarades sont un peu puérils à cet égard de mêler la politique à ces questions de mangeaille. J’ai remarqué que deux anarchistes recherchent ma société à table, non pour ma conversation mais pour les revenants-bons qui ne manquent jamais de leur échoir ; car je suis affligée d’un détestable estomac qui se rebelle contre la cuisine soviétique.
Le pensionnaire français doit s’armer de patience, car il faut attendre jusqu’à quatre heures le second repas qui est le plus abondant de la journée, une soupe, un ragoût de porc conservé. Enfin de dix heures à minuit, petit repas composé de pain, de beurre et de poisson fumé en très petite quantité. Le thé est à discrétion à tous les repas ; c’est sur lui que je me rattrape, car avec le thé on a un bonbon ou un morceau de sucre ; et on sait que le sucre est un dynamogène.
Malgré son aide cependant, je me sens dépérir, j’ai des vertiges, après un kilomètre de marche, je me sens déjà fatiguée et j’ai toutes les peines du monde à lire pendant une heure de suite un traité de physique que j’ai pris à la bibliothèque du Komintern.
Je réussis à échanger contre deux cent cinquante mille roubles soviétiques un billet de cent francs français. J’en profite pour aller me payer les jours où j’ai trop faim, un dîner au restaurant capitaliste. Elles ne sont pas brillantes ces stolovaïa, mot à mot (salles à manger) de Moscou. Une pauvre petite boutique avec quelques tables recouvertes de serviettes maculées de taches. C’est la patronne ou le patron qui sert et le plus souvent ils le font en costume de ville, sans tablier, on dirait qu’ils font ce métier en amateurs. Tout de même pour mes trente mille roubles j’ai là un bon beafteck avec des cornichons à la russe, des pommes de terre, un gâteau, un verre de thé : pas de vin, il est à un prix inabordable. Ce dîner ingéré, je vois sous un meilleur jour la vie en général et Moscou en particulier.
La première fois, j’ai la naïveté de raconter mon « festin » aux camarades.
Les voilà qui s’indignent, de pareilles choses, disent-ils, ne s’avouent pas, et quand on a la faiblesse de les faire on doit avoir la pudeur de les cacher.
Quelle pudeur ? Mais c’est au restaurant que je suis allée. Est-ce que la nouvelle politique ne permet pas le commerce ; si on laisse les restaurants ouvrir leurs portes, c’est pour qu’on aille s’y restaurer.
Lénine tolère, mais il ne permet pas ; surtout à une communiste qui doit se contenter de ce que la République des Soviets lui donne.