Ils me racontent des histoires terribles de la W. Tchéka ou Commission extraordinaire : arrestations, exécutions sans jugement, dans une cave.
« Soyez extrêmement prudente, me disent-ils ; l’hôtel est plein d’espions. On tâchera de vous faire parler pour connaître votre pensée véritable. Certainement, quelque policier est attaché à vous surveiller ; peut-être habite-t-il une chambre contiguë à la vôtre ; peut-être des microphones sont-ils placés dans les meubles pour enregistrer les conversations. »
Si j’étais à Paris, j’appellerais cela un délire des persécutions ; à Moscou, ce n’est pas la même chose, mais tout de même les camarades exagèrent.
Tout en faisant la part de l’état d’esprit dans lequel les met une situation anormale, je ne suis pas rassurée, car j’ai collaboré au Libertaire.
Le Parti m’avait mise à l’écart autrefois, parce que j’étais trop à gauche. Mon anti-parlementarisme m’avait aliéné les chefs, à peu près tous députés. Pour pouvoir défendre mes idées, j’avais accepté d’écrire au Libertaire, qui m’ouvrait ses colonnes. Le Libertaire appréciait mes articles sur l’antimilitarisme, le néo-malthusianisme, l’Education du Prolétariat, l’affranchissement de la Femme, etc. Mais, loin d’attaquer le bolchevisme, je le soutenais de tout mon pouvoir, autant qu’on voulait bien accepter ceux de mes articles qui traitaient de la question.
Prendra-t-on la peine d’examiner mon cas avec justice ? Qui sait si on ne me traitera pas en ennemie du seul fait de ma collaboration au journal qui publie la campagne anti-bolcheviste de Wilkens ?
L’histoire fourmille d’erreurs judiciaires de cette nature. Combien a-t-on guillotiné de gens pendant notre Grande Révolution qui n’étaient coupables qu’en apparence ?
Ce n’est pas sans appréhension que je remonte le soir à ma chambre. Les lampes électriques de faible puissance versent dans le long corridor une clarté lugubre ; je pense à quatre-vingt-treize. Cela serait bête tout de même de venir mourir ici, du fait d’un régime qu’on s’est évertué à défendre et une phrase de Lénine me hante : on a fusillé des camarades !
« Mais non, mais non, vos craintes ne sont nullement justifiées, me dit un fonctionnaire que j’ai rencontré par hasard. Evidemment, nous sommes sous le régime de la terreur ; la W. Tchéka est une réalité, il faut se défendre : le pays est plein de contre-révolutionnaires. Si on se laisse aller à la clémence, les menchévistes et les anarchistes s’uniront pour nous renverser ; c’en sera fait de notre œuvre, sans parler du massacre effroyable qui ne manquerait pas d’avoir lieu. Mais il ne faut tout de même pas nous prendre pour des sauvages ; la W. Tchéka, elle n’est pas pour vous ! »
Je dors mieux cette nuit-là dans la chambre 331 de l’hôtel « Luxe ».