La chambre est confortable. Un lit de fer avec des draps blancs, une armoire à glace de style américain, un canapé, un lavabo, une chaise, un tapis. J’ouvre la double fenêtre et j’aperçois les quartiers périphériques de Moscou, portant des coupoles d’or surmontées de croix dorées aussi qui étincellent au soleil.

Enfin, je redeviens un être humain.

En bas, dans le salon de lecture des anarchistes, les seuls Français qui restent me reconnaissent : « Ah ! voilà Madeleine Pelletier. »

Mais quatre heures arrivent : il faut aller manger. Ma carte me donne le droit de m’asseoir à la table des « délégat », la mieux servie. Elle peut tenir une cinquantaine de personnes et elle se garnit entièrement plusieurs fois par repas ; l’Hôtel Luxe a de nombreux locataires. Il y a là des gens de toutes les nations du monde : Caucasiens aux cheveux et aux yeux très noirs, au teint basané. Ils portent des armes de toutes espèces : sabres, dagues, poignards, revolvers magnifiques rehaussés d’argent, parfois de pierres précieuses. Il y a aussi des Indiens, des Chinois, des Japonais ; tout l’Orient venu là à la lumière et à la liberté.

Le menu est plus que frugal : soupe très mauvaise presque toujours, ragoût fait de porc mal conservé, qui a le goût de viande corrompue, pain noir mangeable, thé à discrétion que l’on sucre avec un bonbon.

Il paraît que les ouvriers de Moscou accusent les habitants du « Luxe » de s’empiffrer aux dépens de la République des Soviets. Si j’étais le Gouvernement, comme on dit chez nous, je les inviterais à tour de rôle ; ils verraient ou plutôt ils mangeraient et n’auraient plus de préventions.

Juste retour des choses d’ici-bas : les domestiques de l’hôtel mangent beaucoup mieux que nous. Lorsque je vais à la cuisine prendre de l’eau bouillante pour mon thé, j’envie leurs pommes de terre appétissantes, leurs choux bien cuisinés et les petits gâteaux qu’ils mettent à cuire dans le four.

Mon voyage que j’ai raconté à table, suscite l’étonnement. Tout le monde a voyagé commodément par le train, et on se demande comment il a pu m’arriver tant d’aventures. « Personne ne vous croira, me dit-on, si vous racontez cette histoire à Paris. » Heureusement, mes ex-fils, les Italiens, sont là, à la table des collaborateurs, et ils racontent, en la dramatisant plus encore, notre odyssée à tout le monde.

« Ce voyage, il est excellent, me dit un camarade. Vous avez souffert, vous avez tremblé à l’idée de la mort que vous croyiez proche ; c’est une bonne leçon de révolution ! »

Des leçons de révolution je commence à croire qu’il m’en faudrait toute une série. Je suis à Moscou comme sur un volcan et je ne sais pas où mettre le pied. J’ai peur d’être victime de cette extraordinaire indifférence qui semble bien être le fond de l’âme russe, indépendamment de tout régime. Je m’attendais à être entourée de bonne camaraderie ; personne n’a l’air seulement de se douter que j’existe. Si, je me trompe, il y a des gens qui s’intéressent à moi : les quelques anarchistes qui sont restés après le Congrès, et ils ont changé en effroi mon désappointement.