On m’amène devant le bureau d’un de ces hommes, il parle français, pas trop mal. Je lui raconte les principaux avatars de mon voyage ; arrivée au récit du passage de la troisième frontière, il saute sur mes mains et les serre avec effusion :
« Ah ! vous avez fait cela ! C’est que je la connais cette frontière, je l’ai passée : tous les trous dont vous me parlez me sont familiers. Hein, ils sont durs, les Lettons, plus durs que les Russes, vous avez dû en souffrir. »
Et je ne suis qu’une pauvre Française !
Il m’a fait apporter du thé avec du pain et du beurre et me donne un bon pour l’« Hôtel Luxe ».
En me reconduisant, l’aimable fonctionnaire me présente le local : « Vous êtes ici au palais de l’ambassadeur allemand. On l’a tué dans cette pièce avec une bombe. Derrière mon bureau, il y a encore des traces de sang. »
L’autobus peint en rouge, naturellement, est confortable ; il est rempli de monde, pas de receveur, le transport est gratuit.
Nous longeons l’Arbat, puis le boulevard, une promenade plantée d’arbres qui ressemble de loin à notre avenue de l’Observatoire ; la plupart des maisons sont lézardées ; les boutiques, closes avec des planches clouées en travers. Ces quartiers, cependant sont moins misérables que ceux que j’ai traversés hier : la Tverskaïa est fréquentée, nous en longeons une partie et arrêtons bientôt devant l’« Hôtel Luxe ».
Une grande pancarte rouge frappe d’emblée mon regard, elle règne en haut des colonnes de marbre gris qui décorent l’entrée. On y lit : « L’armée rouge est la sauvegarde du communisme. »
On me fait monter au premier et on m’indique la chambre 34, où siège le bureau d’admission. Je montre mon papier, on me donne une chambre tout en haut de l’hôtel, une carte d’alimentation et un papier violet qui atteste ma qualité de pensionnaire de la maison.
Je monte l’interminable escalier ; il y a bien un ascenseur, mais il est capricieux : en ce moment, le préposé m’a dit : « Nié Rabot », il ne travaille pas.