Après une très longue marche, avec beaucoup de détours (le conducteur semble mal connaître la ville), nous arrivons à un palais superbement meublé : vitraux, tableaux, œuvres d’art, meubles de prix, fauteuils et canapés luxueux. C’est le palais de l’ambassadeur d’Allemagne.
Mais personne n’est encore arrivé ; seules deux vieilles dames assises à un bureau, semblent reviser une liste. L’une a des cheveux courts tout blancs.
J’expose mon cas ; les dames parlent français.
— Oh ! si vous êtes aux « Emigrants », restez-y, fait l’une d’elles ; il n’y a pas de place à Moscou.
— Mais je suis venue pour étudier la Révolution ; il faut que je voie des camarades, dans cet endroit je ne puis rien apprendre.
Elles ne répondent pas.
Désespérée, j’écris à Y., un camarade dont je recevais la correspondance à Paris ; il habite Pétrograd.
Ma lettre terminée, une des dames la prend, la lit et la montre à sa compagne : « Regardez donc, dit-elle, comme la lettre L est mal faite ; c’est étrange. »
Bon, voilà que l’on prend mon innocente requête pour je ne sais quel cryptogramme contre-révolutionnaire.
Mais l’heure passe ; les employés, hommes et femmes, arrivent, il y en a beaucoup. A peu près tout le monde est mal habillé : vieilles robes d’avant-guerre rafistolées tant bien que mal. Quelques hommes portent le costume semi-militaire des bolchevicks : hautes bottes de cuir, blouse russe ou dolman, casquette ornée de l’étoile soviétique.