O Paris, mon Paris. Tout est loin d’y être rose, je ne le sais que trop, mais, tout de même, mon terme payé, ma porte fermée, je n’ai de compte à rendre à personne.

On ne voulait pas que m’épater. Quelqu’un, je ne sais qui, m’est hostile ici. Depuis la visite de l’homme barbu, l’employé du 34, qui était bienveillant envers moi jusque là, me refuse tout. Il ne m’a pas donné de billet pour une réunion où devait parler Trotsky, sous le prétexte que je ne sais pas le russe et que je n’ai nul besoin de voir Trotsky, qui n’est « qu’un homme comme un autre ».

On a jugé, paraît-il, mon cas au Komintern (Comité International), et on a conclu « très favorable ». On me donne des autos pour les longues courses et quelques portes s’ouvrent devant moi. Mais je sens l’hostilité sourde des gens qui ont fait de la propagande des choses de Russie leur propriété personnelle. Tout ce qui n’est pas de leur coterie est considéré comme intrus. On s’arrange pour que je reste inconnue à Moscou. Des femmes russes m’ont demandé de parler dans une de leurs réunions. La Française qui m’annonce cela, me dit qu’elle n’a pas le temps de me servir d’interprète et que je dois en chercher une. « Je vous attends en bas pour vous conduire au local, tâchez de trouver quelqu’un », fait-elle. Après avoir essuyé deux ou trois refus, je finis par mettre la main sur une camarade de bonne volonté. Nous descendons, la Française est partie.

Je tente de voir Lénine. Impossible. La même barrière devant moi. Je constate avec peine que je verrais plus facilement M. Millerand que le chef de la République des Soviets. Evidemment, en temps de révolution un chef de l’Etat est un homme occupé, mais, tout de même, il ne doit pas se faire aussi inaccessible qu’un roi. Le chef de la Révolution russe aurait pu dire des choses utiles à une propagandiste active comme moi. Seul, il peut donner l’idée générale d’un mouvement que les camarades moins doués ne voient que par leur petit côté.

La République des Soviets fait un gros effort pour la culture du prolétariat. Les universités telles que celles dont j’ai parlé plus haut, périclitent : mais la vie qui les quitte s’en va animer un organisme né de la Révolution ; l’enseignement populaire.

Les universités populaires russes n’ont rien de commun avec celles qui ont fleuri chez nous au temps de l’affaire Dreyfus, si imparfaites qu’aient été ces dernières, il ne faut cependant pas trop en médire. Elles ont donné le goût de la culture intellectuelle à nombre d’ouvriers. Ils ont acquis, grâce à leur impulsion, une instruction qui, si incomplète soit-elle, vaut mieux que rien. Il faut laisser aux réactionnaires le soin de médire des demi-savants ; un demi-savant vaut mieux qu’un ignorant, alors même qu’il tiré de sa demi-science un orgueil excessif.

Les bolchevistes sont les premiers gouvernants qui veulent sérieusement mettre le peuple au niveau des classes cultivées, ils ont commencé cette grande œuvre.

A cette œuvre ils ont été, à vrai dire, poussés par la nécessité impérieuse. Devant la défection des intellectuels, il a fallu que le prolétariat pourvoie à tout, et les chefs ont vite senti son insuffisance.

Le type des établissements d’instruction populaire est l’Université Sverlof, je suis allée la voir un matin.

Elle occupe plusieurs bâtiments à Moscou. Le principal est un édifice de style allemand qui appartenait, avant la révolution, au Cercle des Marchands. L’installation est magnifique : escaliers de marbres rehaussés de dorures, lampadaires luxueux. Au plafond de ce qui est maintenant la salle de lecture, des cartes à jouer peintes, indiquent l’ancienne destination du lieu.