Une dame me fait les honneurs. Elle est petite et toute menue. Ses fonctions dans l’université sont multiples ; professeur de philosophie marxiste, économe de l’université, explicatrice aux musées moscovites de culture prolétarienne, etc.

Elle est vêtue d’effets d’avant-guerre et mange très mal. Elle est aussi, me dit-elle, très mal logée, n’ayant que trois pièces, pour elle, son mari, deux grands enfants et une vieille mère qui est malade. Bien que son mari occupe une situation élevée, la famille vit misérablement ; c’est un problème que d’acheter des chaussures. Mais on supporte tout ce mal être avec un stoïcisme qui a quelque chose de religieux. Cette femme est une héroïne obscure comme il y en a des milliers dans la Russie communiste.

Tout d’abord, me dit ma cicerone, les ouvriers ne faisaient ici qu’un stage de quinze jours. On voulait dans ce court laps de temps leur donner une vision de culture intellectuelle supérieure afin de leur inspirer le désir de l’acquérir. On a échoué : les ouvriers et les paysans n’étaient qu’ahuris ; rien ne leur restait. Je pense en moi-même que c’était bien à prévoir. Le travail intellectuel n’est pas un gâteau, pour l’aimer il faut y être dressé depuis longtemps. Nombre de paysans et d’ouvriers français qui ont été à l’école, sont incapables de s’intéresser même à la lecture d’un roman, ils ont mal à la tête aux premières pages.

Devant cet échec, on a prolongé le stage qui varie maintenant de six mois à deux ans et même davantage.

L’institution est un internat ; la durée obligatoire du travail est de huit heures par jour. Les étudiants sont nourris, logés, habillés et instruits aux frais de l’Etat, on leur donne même, chaque mois, une petite somme. Ils apprennent les langues étrangères, les mathématiques, les sciences physiques et naturelles, l’économie politique, le dessin, le chant. A l’Université est annexée une école de journalisme.

J’assiste quelques minutes au cours d’économie politique. Deux cent cinquante étudiants environ sont là. La plupart sont très mal habillés et encore plus mal chaussés. Certains portent des lapkis, sortes d’espadrilles en osier de façon très grossière. Mais les figures sont éveillées, les yeux intelligents. En dépit de leur extérieur misérable on sait que ces jeunes gens ont été transformés par la culture intellectuelle.

Le bâtiment d’en face est consacré au logement des élèves. Les chambres sont proprement tenues, mais incroyablement pauvres : lits bas en bois blanc, tables et chaises grossières, un tableau noir pour les calculs, pas de bibliothèque. Et quatre étudiants habitent la même pièce.

Les étudiantes arrangent plus coquettement leur logis. Au mur, elles mettent des photographies. Elles cachent la nudité des planches avec des ouvrages de dentelle.

Nous visitons l’infirmerie. Une jeune fille, assise sur son lit, fait une lecture. Elle semble triste. Ma conductrice me dit que cette étudiante est allée au front, comme soldat, dans la dernière guerre elle y a contracté la tuberculose.

Nous regagnons la rue. Un homme vêtu d’une blouse russe en toile bleue, chaussé de hautes bottes, se dirige vers le bâtiment d’en face, il porte une théière en émail bleu dont le fond est tout noirci par la flamme. C’est, me dit la dame, le recteur de l’université. J’observe qu’ainsi, avec sa théière, il manque de prestige. Vous vous trompez, me dit l’ardente bolcheviste, il acquiert du prestige.