Evidemment. Au fond, je trouve que le recteur d’une université importante pourrait faire quelque chose de plus utile que d’aller recueillir avec beaucoup de perte de temps, les éléments de sa tasse de thé. Cependant, cette outrance dans la simplicité des habitudes n’est pas mauvaise au début d’une révolution. On saura bien et même plus tôt qu’il ne faudrait, adopter le décorum des anciennes classes dominantes.
Je retourne le soir à l’Université. Il y a un cours élémentaire de chant, je n’y reste que quelques minutes car je désire voir l’école de journalisme, beaucoup plus intéressante. Il y a nombreuse affluence ; le professeur est un journaliste en renom de Moscou. Un élève fait la critique d’un journal de province, il parle avec assurance. L’article politique, dit-il, est trop savant, les lecteurs de la feuille, des ouvriers et des paysans, ne le comprendront pas. Les nouvelles de l’étranger aussi, dit-il, sont mal présentées : l’auteur semble croire que ses lecteurs connaissent la politique extérieure, alors qu’il n’en est rien. Cet élève d’élite a déjà la compétence d’un professionnel, il n’y a que six mois qu’il suit les cours.
Il y a aussi près de l’Université Sverlof, une université orientale que je n’ai pas eu le temps de voir. J’ai causé avec un des professeurs. Il n’est pas très content, il y a parmi ses élèves pas mal de paresseux ; on a dû les frapper de peines sévères. Celui qui manque le cours plusieurs fois sans raison valable est rayé de l’Université. On l’envoie travailler à la construction des voies ferrées, il devient un travailleur manuel.
J’ai rencontré, par hasard, un résultat frappant de cet effort des communistes, pour la culture prolétarienne. Un soir je m’en fus reposer ma fatigue et distraire mon ennui dans une pâtisserie de la Tverskaïa. Bien originale cette pâtisserie ; aux vitrines on voit à la place des gâteaux des peintures cubistes. Au fond de la boutique, une exposition de chansons révolutionnaires. La boutique n’est pas mal tenue ; il y a des tables élégantes et sur le comptoir un assez grand choix de gâteaux. Ce sont les dames de la ci-devant aristocratie qui confectionnent ces gâteaux ; elles viennent les vendre aux pâtissiers et gagnent ainsi de quoi vivre.
Un camarade m’accompagnait, nous étions seuls dans la boutique ; la pâtissière vint à nous, elle parlait français. Elle nous raconta qu’elle avait habité Paris, où elle était vendeuse à la maison Benoîton, un magasin de modes. Elle est mariée au chansonnier révolutionnaire dont les œuvres tapissent le mur du fond de la boutique, et elle a une petite fille de douze ans, qu’elle me présente.
— Mais je ne veux pas rester pâtissière, dit-elle. Toute la journée j’étudie à l’Université pour être ingénieur et le soir, de huit heures à une heure du matin, je sers des gâteaux ici.
J’évoquais les futurs ingénieurs de mon pays, les élèves de Polytechnique et de Centrale, tous fils de la grande bourgeoisie. Dix ans de lycée, un concours très difficile où seule une élite restreinte ose se risquer. Tout cela, cette femme qui n’est plus très jeune semble le faire en se jouant. La Révolution a transformé sa vie. A Paris elle se fût enlizée dans la routine d’une vie inférieure, l’espoir d’une condition plus haute ne lui serait même pas venu. Grâce au bolchevisme qui a supprimé les classes, détruit les préjugés, elle se fait une existence nouvelle plus haute et plus heureuse. Des milliers d’hommes et de femmes du peuple se sont ouverts à la lumière par l’effet de la Révolution.
Les musées pour la culture du prolétariat sont très bien conçus. Rien de commun avec les collections immenses de nos établissements scientifiques. Quelques chambres dont les murs sont tapissés de tableaux statistiques.
Dans les vitrines, des pièces anatomiques en cire. J’ai vu, ainsi, le développement de l’œuf humain depuis le spermatozoïde et l’ovule jusqu’à la naissance de l’enfant. Les pièces venaient d’Allemagne. Tout est disposé pour qu’en une heure un ouvrier ignorant puisse acquérir une teinture appréciable d’un groupe de sciences. Et il n’y a pas que des choses élémentaires ; j’ai vu les figures de la théorie de Ramon y Cajal sur le contact entre les éléments nerveux.
Chez nous les musées scientifiques servent peu à la culture des masses. On les ouvre le dimanche à cet effet, mais le peuple qui les visite de préférence lorsqu’il pleut n’en tire pas un grand profit intellectuel. Souvent les inscriptions désignant l’objet exposé sont en latin et lorsqu’elles sont en français elles ne disent pas grand’chose à qui n’est pas déjà initié.