A Moscou on ne va pas seul au musée ; on y va en groupe sous la conduite d’une personne qui se charge d’expliquer les objets exposés. Dans tous les musées : peinture, sculpture, histoire naturelle, hygiène, agriculture, etc., on rencontre de ces groupes. Groupes d’enfants sous la conduite d’un instituteur ; groupes de soldats, conduits par un officier ; groupes d’ouvriers conduits par un professeur, homme ou femme. Le guide fait une leçon devant les objets et il interroge ses auditeurs pour s’assurer qu’ils ont bien compris.

Ces musées dans lesquels défilent du matin au soir des gens de toute espèce donnent une très haute impression de la volonté de l’élite du peuple russe de s’élever par la culture intellectuelle.

Les Russes sont très religieux, je l’ai dit. Le Gouvernement bolchevick n’a donc pas osé attaquer directement la religion, mais il se réserve le soin d’en affranchir peu à peu les masses.

Dans un musée, j’allais passer indifférente devant quelques cadavres momifiés et conservés sous une vitrine, lorsque ma conductrice m’arrêta.

« Les Moujicks, me dit-elle, croient aveuglément les prêtres qui leur enseignent toutes sortes de superstitions. Ils vénèrent notamment des momies qu’on leur dit avoir appartenu à des saints auxquels Dieu avait fait la grâce de ne pas tomber en pourriture après leur mort.

« Pour leur enlever cette croyance enfantine nous avons disposé ici des momies de plusieurs espèces. Voici la momie d’un saint que nous avons prise à un sanctuaire. A côté, vous voyez la momie d’un criminel qu’on avait oublié dans sa prison et qu’on a retrouvé bien des années après sa mort. » Se retournant elle ajouta : « Enfin, dans cette petite boîte de verre, la momie d’un rat. »

Nous expliquons aux visiteurs que si le corps du saint a pu bénéficier de la faveur divine, on s’explique mal que le criminel ait pu en bénéficier lui aussi. Et on ajoute enfin qu’il est peu probable que le rat ait mené une vie particulièrement édifiante.

Il paraît que des discussions très vives s’engagent autour des momies, bien des moujicks, même en présence des faits, se refusent à abandonner leurs croyances.

Malheureusement les mauvaises conditions de la vie matérielle retentissent sur l’instruction. Des bandes d’enfants traînent dans les rues ; on manque de locaux scolaires, de livres de classe, de papier, de plumes, d’instituteurs. C’est l’effet de la guerre et du blocus, l’effet du sabotage du régime par les classes moyennes. Enfin on doit accuser aussi l’inaptitude des russes au travail suivi et à l’organisation.

De cette inaptitude on se rend compte à chaque pas. Une représentation théâtrale annoncée pour huit heures n’est pas commencée à neuf heures et demie. La salle n’est pas chauffée, on grelotte, (nitchevo) cela ne fait rien.