A défaut de leçons de révolution on peut, en Russie, faire tout un cours de patience. Que de temps perdu à attendre le train, le tramway, la personne qui vous a donné rendez-vous et qui ne vient pas ! Le temps ne compte pas ici, comme dans tous les pays arriérés.

Je réussis après bien des démarches à voir quelques usines. La production est tombée à un rendement très bas. L’ouvrier est loin d’avoir la mentalité qu’il faudrait pour que des ateliers communistes puissent prospérer.

Les moteurs basés sur l’égoïsme individuel n’étant plus, l’ouvrier travaille le moins possible. Il se rend à l’atelier soviétique à l’heure de la soupe, il signe la feuille de présence et file par une porte dérobée, non sans avoir chapardé un peu de matière première, avec laquelle il confectionnera chez lui des objets qu’il ira vendre au marché. Avec des chambres à air d’automobiles, il fabrique des bretelles, des jarretières, etc., sans le moindre souci du mal qu’il fait dans un pays si démuni.

Une usine de robinets pour locomotives que je vais voir un matin, me paraît fonctionner assez bien, elle est en voie de croissance, j’assiste à la fusion du cuivre dans des cubilots de système primitif. Dans un coin de l’usine, je vois deux cloches qui ont été, me dit-on, prises à Wrangel. On les a apportées là pour les fondre, mais les ouvriers s’y refusent parce que ce sont des « choses du bon Dieu ». Que faire avec un pareil peuple ?

Je voudrais bien m’entretenir avec les ouvriers pour savoir ce qu’ils pensent du régime, mais cela ne m’est pas possible à cause de la langue. On ne m’a pas donné d’interprète. Il est d’ailleurs très difficile de se renseigner. Si on demande à un ouvrier ce qu’il reçoit, il commence par dire qu’il ne reçoit rien du tout. Lorsqu’on le presse, il finit par avouer qu’il reçoit ceci, cela, mais que ce n’est pas régulier.

Dans une tannerie, je suis réduite à visiter les ateliers vides, c’est lundi, on ne travaille pas. Les ouvriers sont en même temps paysans ; ils demeurent dans la banlieue de Moscou et on leur donne congé du samedi midi au mardi matin pour leur permettre de cultiver leur morceau de terre.

La fabrique de cigarettes est la mieux tenue de tous les établissements industriels que j’ai vus à Moscou. Les ateliers sont propres et très vastes. Des ventilateurs électriques envoient l’air frais et happent les poussières. Mille ouvriers, deux cents hommes et huit cents femmes travaillent dans cet établissement. Les vieilles femmes trient les feuilles de tabac, les jeunes mettent les cigarettes en boîte, les hommes surveillent les machines qui coupent les feuilles de tabac en fils très fins. Tout le monde est payé en cigarettes qu’il faut vendre. A partir d’octobre 1921 on doit payer en argent, c’est un des effets de la nouvelle politique. Les salaires sont relativement élevés et le personnel ne paraît pas malheureux.

Il est onze heures et demie, l’heure du déjeuner, les ateliers se vident. Le flot des ouvrières dégringole les escaliers avec des rires et va s’égailler dans la rue, jupes courtes à la façon parisienne. En passant devant nous elles rient à gorge déployée. Sans doute que tout, dans notre allure montre que nous ne sommes pas d’ici, ce qui veut dire que nous sommes bêtes. Je me crois un instant à Belleville.

Je me rends compte par expérience que le régime de la terreur, insécurité à part, est singulièrement gênant. On ne peut pas faire un pas sans être muni d’un « propuska », laisser-passer. A la porte des édifices publics, à l’entrée de la moindre réunion, un soldat rouge avec son fusil, baïonnette au canon, défend, tel l’ange biblique, l’entrée du paradis terrestre. Impossible de pénétrer si vous n’avez pas le « propuska ». On va le chercher dans une boutique à côté ; il faut faire la queue, montrer ses papiers et il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Une fois, comme je voulais entrer au Kremlin, on ne s’est pas contenté de mes papiers ; on a téléphoné au « Komintern ».

Ce luxe de précautions vise à prévenir les attentats qui sont fréquents. On m’a montré l’ancienne résidence du « Komintern », il n’en reste que les murs branlants ; les anarchistes l’ont fait sauter avec une bombe ; il y a eu une douzaine de morts.