Tous ces « propuska » constituent pour moi la chose la plus insupportable. Je passerais encore sur la mauvaise nourriture, l’inconfort. Mais ces démarches continuelles auprès de bureaucrates hargneux m’exaspèrent au suprême degré ; ils me feraient prendre le communisme en horreur.
A Paris pendant la guerre j’avais enduré quelque chose d’approchant. Pour avoir une carte de charbon il me fallait subir de la part des employés de la mairie de mon arrondissement un interrogatoire en règle. Depuis combien de temps êtes-vous dans cette maison ? Où étiez-vous avant ? Et la préposée, se faisant de son rôle une très haute idée, prenait le ton fatal d’un juge d’instruction qui s’efforce d’établir la preuve de votre crime. Cela ne m’est arrivé qu’une fois ; j’ai préféré plutôt que revenir comparaître me passer de carte de charbon et employer le système D.
Tout le monde se récrie contre la bureaucratie. C’est une injure d’être appelé bureaucrate, cela équivaut à peu près à contre-révolutionnaire.
Dans ses ouvrages Lénine se montre désolé de cette invasion de scribes, mais il ne sait pas comment en débarrasser la Russie.
« Prenez avec vous tous ces gens, a-t-il dit à un délégué, emportez-les, vous nous rendrez service. »
C’est l’instauration du communisme qui a donné à la bureaucratie ce développement sans précédent. L’état prenant à sa charge toute la vie des citoyens, leur nourriture, leur logement, leurs vêtements, a dû nécessairement établir de grandes administrations.
Le danger était que la bureaucratie ne devienne une caste dominante. Dans un de ses ouvrages, Lénine espère qu’on évitera ce péril en appelant aux fonctions de bureaucrates des gens de culture primaire. Les examens difficiles qu’on fait passer aux candidats fonctionnaires dans les pays occidentaux sont pour les heureux élus une source d’orgueil. Je ne suis pas ici de l’avis du chef du Gouvernement Bolcheviste ; la culture est un bien en soi ; et il y a beaucoup de chances pour que le fonctionnaire inculte soit tout aussi orgueilleux tout en étant moins intelligent. L’orgueil, point n’est besoin du savoir pour le donner au bureaucrate : sa fonction y suffit et amplement.
J’ai pu voir à une représentation théâtrale un certain nombre de spécimens de la nouvelle aristocratie bureaucratique. Une femme circulait pendant les entr’actes au bras d’un homme, elle portait étalée sur ses épaules avec une ostentation ridicule, une écharpe de dentelle blanche. Le couple semblait foudroyer de son dédain le reste de l’univers.
Les bâtiments soviétiques sont bondés à craquer d’employés de toute espèce. La plupart ne paraissent pas surchargés de travail. Ils lisent les journaux, discutent, boivent du thé.
Ils sont loin cependant d’être contents, du moins si j’en juge par quelques-uns avec qui j’ai pu m’entretenir parce qu’ils savaient le français : Une dactylo est furieusement antibolcheviste ; on ne la paie pas, dit-elle, et la nourriture qu’on sert dans les restaurants soviétiques n’est pas mangeable. Pour vivre, elle vend tout ce qu’elle possède, jusqu’aux jouets de ses enfants.