Une autre est employée au Comité Exécutif : son travail, me dit-elle, est intéressant, mais les conditions matérielles sont affreuses. Et puis elle souffre du manque de liberté, elle allait autrefois à Vichy tous les ans pour soigner son estomac, maintenant défense de quitter la Russie, tous les employés sont militarisés.

En revanche je trouve un fonctionnaire enthousiaste du régime. Je l’ai rencontré par hasard dans la rue et il m’a invitée chez lui.

Logement décent d’homme de nos classes moyennes. Rien du désordre russe ; une bibliothèque, un piano, quelques meubles de salon. Dans un coin, un haut meuble à portes vitrées. C’est me dit-il, une pièce de l’agencement d’un magasin de nouveautés dont il a fait une armoire.

Il me raconte qu’il a dû effectuer lui-même son déménagement, l’égalité communiste ayant supprimé les déménageurs. Cela lui a causé beaucoup de fatigue car il demeure au cinquième étage.

Il a une femme, une fille et un grand fils sur lequel il fonde beaucoup d’espoirs.

On m’offre à dîner, un dîner que le plus pauvre ouvrier de Paris trouverait frugal. Quelques navets, un petit pain fait de farine de haricots, une tasse de thé sucré avec un morceau de poire cuite.

C’est dit-il, un festin, auprès de ce qu’on mangeait au début de la Révolution. Dans le dénuement général on a dû se nourrir de choses horribles ; des pommes de terre gelées, des entrailles putréfiées de poulet et personne de la famille n’a été malade.

Dans cette maison on ne récrimine pas ; on souffre avec patience parce qu’on a conscience de souffrir dans un intérêt supérieur. On a la ferme croyance que la victoire est au bout.

Un ami de la maison venu prendre le thé raconte un fait très curieux des régions affamées de la Volga. Une ville était à tel point démunie de choses susceptibles d’être mangées que les rats l’avaient abandonnée brusquement. On voyait des champs entiers couverts de ces animaux qui par millions fuyaient le pays pour gagner des régions plus hospitalières.

Mes nouvelles connaissances m’engagent vivement à m’installer définitivement à Moscou. Il m’apparaît même que la femme est choquée dans son sentiment à la fois national et communiste lorsque je hasarde quelques critiques. Elle croit que je n’aime pas la Russie.