Elle se trompe ; j’aime malgré tout la Russie qui a tenté de faire la Révolution sociale, seulement j’ai trop observé pour me faire des illusions, pour ne pas voir derrière les mots les réalités qui ne sont pas belles.
II
Je n’ai pas tous les jours un établissement à visiter, lorsque je n’ai rien à voir je me promène.
Je ne décrirai pas Moscou, tout le monde peut en lire la description dans les guides. La place Rouge a une grande originalité avec son Kremlin aux murs de briques surmontés de créneaux et sa minuscule chapelle byzantine, qui avec ses multiples coupoles bariolées fait songer à une touffe de champignons. Au centre est l’échafaud de pierre où avaient lieu autrefois les exécutions, d’où le nom de « Place Rouge ».
Les rues sont proprement tenues. On les balaye plusieurs fois par jour, avec des balais de bouleau. Les communistes sincères se réjouissent de cette propreté qui est récente paraît-il. Elle marque le premier pas de la société communiste dans la voie de l’ordre et de l’organisation.
Mais que de trous dans les trottoirs. La nuit il est dangereux de s’aventurer par la ville ; seules les artères principales sont éclairées et dans les rues noires on risque de tomber à chaque pas.
J’ai vu les tramways que Wells a décrits. Certes ils sont bondés, les gens montent sur les tampons, les marche-pieds, s’accrochent où ils peuvent ; mais ce n’est pas si terrible que l’écrivain anglais le dit. On peut en voir autant dans les quartiers ouvriers de Paris, à sept heures du soir.
Les personnes qui ne sont pas cataloguées comme « travailleurs » n’ont accès dans ces tramways que de dix heures à quatre heures, moyennant deux mille roubles. Il y en a d’ailleurs assez peu, pour une aussi grande ville, ce qui fait que les communications sont très difficiles. Aussi l’usage du téléphone est-il généralisé.
On se lève tard, je l’ai dit. C’est seulement à dix heures du matin que l’on peut assister au défilé des gens qui vont à leur travail. Les hommes portent des costumes semi-militaires, hautes bottes de cuir, dolman ou blouse russe, casquette où brille l’étoile soviétique. Presque tous ont sous le bras un large portefeuille de cuir.
Beaucoup de femmes ont les cheveux courts et portent des coiffures masculines. Certaines sont chaussées de hautes bottes noires, rouges ou vertes avec des arabesques qui rappellent l’Orient ; en général elles sont pauvrement habillées ; les administrations soviétiques donnent rarement des habits et pour s’en procurer dans le commerce il faut payer très cher.