A Moscou on jouit d’une grande liberté à l’égard de la toilette ; on peut mettre ce que l’on veut. Les Russes se montrent en cela plus civilisés que les Français.
Il suffit de sortir dans la rue pour se convaincre de la puissance que conserve encore la religion sur l’esprit des masses. Dès qu’un Russe rencontre sur son chemin la moindre chapelle, il fait le signe de la croix. Et il paraît que dans ce geste, il faut encore apporter de l’attention, car en le faisant incorrectement, on risquerait de faire venir le diable.
Le dimanche les églises regorgent de monde, hommes, femmes, enfants ; on y voit même des soldats de l’armée rouge. C’est à qui déposera un billet sur le plateau où il y en a déjà un gros tas ; on ne dirait pas que le peuple est dans la misère.
En dehors des offices, on entre dans les chapelles, qui sont très nombreuses, on s’agenouille à terre et on baise la vitre qui recouvre les icones. Les vitres ont une épaisse couche de crasse apportée là par les milliers de ces baisers. C’est absolument dégoûtant, mais les adorateurs ne sont nullement dégoûtés ; chacun ajoute ses microbes à ceux de ses prédécesseurs.
Près de la Place Rouge est un sanctuaire de la grandeur de nos bureaux d’omnibus parisiens. On y vient, paraît-il, de toute la Russie. En face, sur un mur de briques rouges, à la hauteur d’un premier étage, la République des Soviets a mis en lettres blanches la fameuse inscription : « La religion est l’opium du peuple. »
Cela ne paraît pas beaucoup impressionner le peuple. Toute la journée c’est dans le sanctuaire un défilé ininterrompu. C’est à qui se prosternera ; celui qui ne peut pas entrer baise le pavé de la rue.
Comme je n’ai pas beaucoup d’occupation à Moscou, je m’amuse à inspecter les passants et à faire un pourcentage des croyants qui se signent et des athées qui passent indifférents. Je constate qu’il y en a à peu près autant des uns que des autres. En général, ce sont les jeunes qui ne font pas le signe de la croix ; heureux effet de l’éducation communiste qui se fait déjà sentir.
Partout, des traces de la Révolution. Sur une place, à l’extrémité d’un boulevard, un énorme entassement de débris. Ce sont les décombres des maisons qui ont été détruites par l’artillerie au cours des journées révolutionnaires ; on dit que dessous il y a plus de cent cadavres de cadets. A côté de la place, une grande maison incendiée dont il ne reste que les murs noircis. On trouve dans les rues du centre de nombreuses maisons détruites ; de ci, de là, des murs criblés de balles, on a fusillé là.
Moscou manque de distractions. Un timide café à musique vient d’ouvrir sur le « boulevard », une promenade plantée d’arbres. C’est une baraque en planches. Les tables sont rustiques, les garçons vous servent en pardessus crasseux. Pour trois mille roubles on peut y boire un café au lait en écoutant de la musique (instruments en cuivre). Les consommateurs sont rares. Les gens, par économie, préfèrent écouter le concert de l’extérieur.
On dit que ce « Boulevard » est le marché de la prostitution. J’y vois beaucoup de jeunes gens et de jeunes filles, mais rien d’incorrect ne me frappe ; il est vrai que j’ignore le Russe.