Mes seuls compagnons de tous les jours sont deux anarchistes retour de la région du Ladoga. Le Gouvernement leur avait donné une concession pour fonder une colonie libertaire, leur tentative n’a pas duré six mois.
Les conditions étaient mauvaises, paraît-il ; le terrain était marécageux et les paysans des environs faisaient montre d’hostilité. En outre, on avait fait un amalgame de communistes et d’anarchistes ; l’accord n’était pas possible.
Naturellement les deux camarades n’avouent pas leurs propres torts ; mais quelques phrases qui leur échappent suffisent à me fixer. C’était à qui ne voudrait pas travailler : ils se reprochaient mutuellement jusqu’à une assiette de soupe ; ils ont failli s’entre-tuer pour des œufs.
C’est toujours la même histoire qui recommence, Les colonies anarchistes finissent dans la haine et dans la violence : voir le cinquième acte de la « Clairière ».
Cela n’empêche pas la foi des deux camarades de rester entière en leur idéal anarchique. A les entendre, si le peuple russe est dans la misère, c’est par la faute de la dictature. Si au lieu du communisme d’Etat, on avait établi l’anarchie, tout irait au mieux.
J’en doute fortement. D’ailleurs leurs conceptions sont un peu vagues : remise de l’organisation, de la production aux syndicats : de la répartition aux coopératives ; pas d’armée, pas de police, pas d’Etat. Qui centralisera les offres et les demandes de produits des diverses régions, ils négligent de le dire.
L’égoïsme humain, le désir du moindre effort, amèneraient rapidement la baisse du taux de la production : on ferait peu et on ferait mal. L’organisme directeur, nommé à l’élection, manquerait d’autorité.
L’un des deux camarades a conquis durant la guerre, les galons de capitaine. Il prétend que la Russie pourrait se défendre sans armée ; les paysans avec leurs fusils suffiraient à repousser l’invasion.
Je ne suis pas le moins du monde convaincue. Lorsque je vois dans la rue ces hommes qui se mouchent dans leurs doigts et baisent la terre au passage des icones, je ne puis me les représenter vivant en anarchie. Déjà, le socialisme qu’on a tenté d’instaurer a amené un chaos effroyable ; l’anarchie ne pourrait qu’aggraver encore la situation. L’absence de police déchaînerait les instincts criminels, les instincts sexuels ; on tuerait et on violenterait dans les rues, en plein jour. A la fin, pour se mettre en sécurité, les gens se tiendraient dans de petites agglomérations. La Russie se hérisserait de villages fortifiés et hostiles les uns aux autres, comme cela a lieu dans l’Afrique centrale ; on reviendrait à l’état sauvage.
Je trouve un appui à cette conception pessimiste dans l’exemple d’un ouvrier français avec qui je cause quelquefois. C’est un vieux militant, il possède une certaine culture communiste ; eh bien, il blâme l’institution de l’Université Sverlof ; il trouve qu’elle est contraire à l’égalité et que les ouvriers étudiants qui la peuplent sont entretenus à ne rien faire par les Soviets. Leur place, dit-il, serait mieux à l’atelier. Que des hommes de cette mentalité aient le pouvoir de décider et c’en sera bientôt fait de toute culture intellectuelle.