Les anarchistes sont nombreux en Russie : c’est l’effet de la race, car l’anarchie est un tempérament beaucoup plus qu’un parti politique. En général, les anarchistes sont courageux, aussi étaient-ils aux premiers rangs dans les batailles de la rue ; beaucoup y ont laissé leur vie.

Maintenant ils sont persécutés par le Gouvernement communiste à la victoire duquel ils ont contribué ; il y en a beaucoup en prison et on en a fusillé un certain nombre.

Cela a quelque chose de navrant. Les raisons de cette attitude abominable se comprennent ; il faut mettre hors d’état de nuire à l’œuvre communiste ces éléments dissolvants qui se dressent en adversaires de tout ce qui n’est pas l’anarchie. On doit se rapporter à la phrase de Napoléon : « La politique n’a pas de cœur, elle n’a que de la tête. »

Je sais d’ailleurs que les « camarades » ne sont pas toujours impartiaux. Volontiers, ils négligent de signaler les prétendus anarchistes condamnés à mort et fusillés pour des crimes de droit commun. Ils ne sont pas en contradiction avec eux-mêmes, car ils n’admettent pas la répression des délits et des crimes. Mais où irait-on si on les suivait jusque là ? A l’état sauvage par les voies les plus directes.

A défaut de l’anarchie, les camarades français voudraient que j’attrape à Moscou la maladie infantile du communisme. C’est ainsi, on le sait, que Lénine désigne le communisme de gauche. Ils comptent sur Alexandra Kollontaï le chef des communistes de gauche, pour me la donner.

Je vais voir Mme Kollontaï, ce sera d’ailleurs la seule personnalité que je verrai à Moscou. C’est une femme élégante, qui a dû être belle, et qui est encore fort bien conservée. Elle me dit assez peu de choses : bien que j’aie pu la voir plusieurs fois. Elle semble redouter de parler de questions politiques, parce qu’il y a toujours quelqu’un là. Tout ce que j’apprends d’elle, c’est que les bolchevistes ont eu tort de ne pas faire assez confiance à la classe ouvrière : mieux aurait valu confier aux syndicats et aux coopératives la solution des problèmes économiques. Elle me dit que le communisme de gauche réunit de plus en plus d’adhérents.

Pour le moment elle est spécialisée dans la propagande féminine qu’elle dirige. Elle a écrit un ouvrage sur la question sexuelle qui est tout à fait avancé : les femmes de l’entourage le trouvent même trop avancé, elles me conseillent de ne pas le propager en France.

Je pense, au contraire, qu’il serait bon de le propager ; il préconise la liberté sexuelle absolue avec, comme corollaire, l’avortement permis et l’élevage des enfants par l’Etat. Un seul point où je ne suis pas d’accord avec la leader communiste : elle fait une obligation morale de l’acte sexuel.

Le peu que je suis restée à Moscou m’a permis d’entrevoir ce que pourrait être une obligation morale dans une société communiste où l’individu ne compte pas. La contrainte légale a certainement beaucoup moins de force en société individualiste.

Aussi une pareille emprise de la communauté sur la vie intime de l’individu serait-elle, à mon avis, odieux.