Certaines prétendent que l’absence de femmes dans les premiers emplois tient uniquement à ce que ces emplois exigent une haute science politique que les femmes ne possèdent pas. Cela doit être vrai, très certainement, en général ; mais, étant donné que les femmes militent depuis fort longtemps dans les partis socialistes russes, il est vraiment étrange qu’il y en ait aussi peu qui soient capables de participer à la direction de la Révolution.
La création d’organisations féminines spéciales, à l’instar du parti allemand, a répondu à une nécessité. Néanmoins, elle a pour effet d’isoler les femmes et de les mettre à part de la grande politique.
A toutes les réunions féminines auxquelles j’ai assisté, il n’était question que de l’organisation de colonies d’enfants. La situation l’exigeait, il s’agissait de sauver de la mort les enfants des régions de la Volga. Néanmoins, dans les réunions d’hommes on s’occupait de sujets beaucoup plus généraux, ce qui fait que les réunions féminines perdaient en intérêt ; elles ressemblaient un peu aux œuvres de bienfaisance dans lesquelles nos confessions religieuses groupent les femmes.
Une camarade venue à Paris, animée par le sentiment de rivalité féminine, a raconté, paraît-il, que j’avais une fois quitté la séance du Comité des femmes pour aller dîner ; le dîner de l’hôtel Luxe !
A la vérité, le dîner m’attirait assez peu ; mais je bâillais à me décrocher la mâchoire dans ce Comité où depuis deux heures je n’entendais parler que d’enfants ; et encore en russe ! Je préférais aller lire dans un coin de la salle de lecture.
On m’a dit que j’ai fait presqu’une révolution, parmi les femmes de l’hôtel parce que, au cours d’un dimanche de travail dit « communiste », j’ai refusé d’aller coudre avec elles.
L’hôtel Luxe, je l’ai dit, n’est pas aimé du peuple, à tort ou à raison les ouvriers voient dans ses pensionnaires une nouvelle classe dominante, qui se substitue à la bourgeoisie. Pour calmer le ressentiment populaire on décide que, de temps en temps, les « intellectuels » de l’hôtel iront faire une journée du seul travail que les ouvriers considèrent comme tel, le travail matériel.
Donc un dimanche, dès huit heures du matin, la cloche est agitée sur tous les paliers, nous nous habillons à la hâte et descendons à la salle de lecture. Après un déjeuner sommaire, nous sortons et précédés d’un immense drapeau rouge, notre cortège s’ébranle ; des soldats commandent la marche en allemand : ein, zwei, vorwärts (une, deux, en avant) !
Nous montons la Tverskaïa, longeons le boulevard de gauche, et prenons l’Arbat jusqu’à Déenignié Péréaoulok où se trouve le Komintern (Comité international).
Là on s’approche de moi et on me dit qu’en ma qualité de (genossin) citoyenne je dois me joindre aux femmes qui restent dans l’établissement et font des travaux de couture.