Un vent glacé souffle tout le jour et une pluie fine nous pénètre. Je remarque, dans cette simple besogne, la différence des mentalités ; certains, bien que taillés en hercules, travaillent pour la forme ; ils sont la plupart du temps partis, Dieu sait où. D’autres font vraiment tout ce qu’ils peuvent, tel par exemple l’ambassadeur in partibus ; et il n’est pas fort, cependant ; il est même tuberculeux ; je m’en aperçois à sa maigreur, et à la toux sèche qu’il ne peut pas retenir.
Ce travail terrible ne finit qu’à quatre heures. Je reviens tristement seule, car les hommes ont marché plus vite que moi. Le trajet est fort long ; je suis mouillée, mon costume tailleur est plein de boue, ainsi que mes mains ; je trébuche avec mes mauvaises chaussures sur le pavé boueux des rues interminables. C’est cela, l’idéal que je suis venu chercher aussi loin ? Je suis comme une mendiante. N’en pouvant plus, j’entre dans une « stolovaïa » de l’Arbat, où je demande un chocolat pour mes derniers six mille roubles ; je n’aurai même pas pour payer le petit pain qui en coûte quatre mille. C’est un endroit relativement chic ; le patron me regarde d’abord de travers, mais la patronne me connaît, je suis déjà venue. Elle considère mes mains et mes vêtements boueux et me demande d’où je viens ; je le lui dis. Elle fait alors une moue de dédain ; évidemment, elle n’est pas communiste.
Le soir, au dîner, les camarades me disent que mon acte « d’indiscipline » a mis à l’envers toutes les cervelles féminines de l’hôtel. Les anarchistes, qui tiennent absolument à ce que je n’ignore rien des dessous du régime, me montrent la prostitution qui revient avec la nouvelle politique.
Elle n’avait pas disparu, ajoutent-ils ; si vous ne la voyez pas, c’est parce que vous êtes femme ; nous la voyons, nous autres hommes. On peut avoir facilement une femme pour cinquante mille roubles. Un exemple vient illustrer leurs dires ; un « délégat » au Congrès International s’est fait ces jours derniers entôler à Moscou et c’était, horreur, l’argent que le Komintern lui avait donné pour son retour !
Les anarchistes, qui ignorent les questions féministes, ne voient dans la chose que l’immoralité traditionnelle : j’ai la peine d’y voir la persistance du vieil esclavage féminin. Si la prostitution existe, c’est que, ici comme ailleurs, les hommes sont seuls les maîtres de l’argent ou de ce qui en tient lieu. Pour être bien nourries et bien habillées, les jeunes femmes qui ont de la beauté se font entretenir par les puissants du jour ; les sodkom ou maîtresses de commissaires sont un objet de scandale. On raconte à leur sujet la plaisante anecdote suivante :
Une longue queue, comme on en voit beaucoup à Moscou, stationnait devant un bureau où l’on donnait des cartes de paioc. Les gens attendaient là depuis des heures lorsqu’une jolie jeune femme de mise élégante, chaussée de magnifiques souliers jaunes à talons de 18 centimètres, passe hardiment devant la file des expectants. Elle laisse tomber sur eux un regard méprisant et pénètre d’autorité dans l’édifice. Elle en ressort bientôt, tenant sa carte à la main.
Un pope, qui stationnait là depuis longtemps s’étonne de l’injustice criante ; il demande à ses voisins comment il se fait que la dame puisse être ainsi privilégiée.
— Ce n’est pas étonnant, lui dit-on ; c’est une sodkom. Le pope n’est guère mieux renseigné, mais c’est un homme avisé et il se dit en lui-même : « S’il suffit d’être sodkom pour passer tout de suite, je vais dire que je le suis. »
Le voilà qui sort du rang, entre dans l’édifice et dit au fonctionnaire qui distribue les paiocs : « J’ai le droit d’être servi de suite, je suis « sodkom ».
L’employé, scandalisé, au lieu de faire droit à la demande du pope, appelle un agent de la tchéka et le fait conduire en prison sous l’inculpation de sodomie.