Là non plus, pas de femmes sur l’estrade, seuls des hommes prennent la parole.
La tribune est d’abord occupée par un vieillard à barbe blanche ; j’apprends le lendemain que c’est un menchevik. Trotsky vient ensuite ; il est ovationné ; son discours porte sur la guerre éventuelle avec la Pologne qui est la question brûlante. Tout ce que je peux saisir, c’est que derrière la Pologne il y a la France. C’est la France qui pousse à la guerre. Ce pays qui est aujourd’hui le plus réactionnaire du monde, voudrait anéantir la Russie communiste ; mais l’armée rouge est là.
Il y a ce dimanche matin une revue sur la place Rouge. Je m’y rends, mais un barrage de soldats m’arrête, impossible de passer sans « propuska ». Il faut à Moscou des « propuska » pour la moindre réunion : précaution contre les attentats. Je retourne à l’hôtel, mais le « commandant » du bureau 34 qui m’est décidément hostile — pourquoi ? Dieu le sait — me refuse. A force d’insister, je finis par obtenir le papier et me voilà dévalant la Tverskaïa vers la place Rouge. Je montre mon « propuska » ; il paraît qu’il n’est pas bon. Pourquoi ? je finis par m’en rendre compte. Tout le monde a un « propuska » écrit à l’encre rouge ; le mien est écrit à l’encre noire ; donc le soldat ne sait pas lire ; seule la couleur de l’encre le guide, j’insiste : je prononce le sésame qui, en théorie, doit m’ouvrir toutes les portes : « la délégat » (je suis déléguée). On m’envoie à un officier qui par bonheur sait lire, il me laisse passer.
Il y a une élévation de terrain en bordure du Kremlin ; elle est remplie de tombes : on a enterré là quelques étrangers morts dans les batailles révolutionnaires et aussi des délégués au dernier Congrès International qui ont péri récemment dans un accident de chemin de fer. Le public s’entasse sur ce terre-plein pour assister à la revue.
Il y a soixante mille soldats, parmi lesquels, je l’ai dit, deux cents femmes, tous bien équipés : tunique kaki descendant jusqu’aux pieds, casque pointu en toile kaki, orné d’une étoile soviétique en laine rouge. Pas de galons ; seuls le drap et la coupe des vêtements désignent les officiers supérieurs.
Devant le Kremlin on a aménagé une tribune pour les orateurs ; un délégué allemand, puis Trotsky haranguent l’armée qui manifeste par des hourrahs son approbation.
Mes deux ex-fils que je rencontre là sont choqués de ce que cette armée ressemble aux autres. J’essaie de leur expliquer qu’il n’y a pas plusieurs façons de transformer une cohue en une force agissante. Un révolutionnaire doit préférer voir, au service de ses idées, l’armée qui marche à la victoire que la foule émeutière vouée à l’écrasement.
Le spectacle de Trotsky acclamé par les soldats me rappelle des lectures ; je pense aux revues de Quintidi, de Bonaparte, sur la place du Carrousel. Le rapprochement n’est pas de nature à me choquer ; pourvu que Trotsky reste dans les idées qui l’ont porté au pouvoir. Je n’ai pas le préjugé de la forme du Gouvernement : une République peut être très réactionnaire, par exemple la République Française au moment où j’écris. Trotsky a des qualités de conducteur d’hommes, parmi lesquelles une énergie et une activité rares ; et je ne suis pas de ceux qui, au nom d’un fatalisme qu’ils attribuent à Marx, nient la valeur des hommes et leur influence sur les événements. L’homme ne peut rien en l’absence des circonstances ; mais les circonstances sans les hommes capables de les accoucher n’enfantent rien. Nous avions eu en France, en 1919, une situation révolutionnaire : si un Lénine et un Trotsky possédant la confiance des masses avaient existé chez nous, nous serions probablement à l’heure actuelle un état communiste.
Après les discours, l’armée défile ; l’infanterie avec son bataillon de femmes-soldats, les mitrailleuses, l’artillerie légère, le génie, les tanks.
En marchant, l’armée chante des chansons révolutionnaires. Voici ce que j’ai pu en retenir :