Les membres s’y rendent en groupes ; jeunes gens et jeunes filles, au pas militaire. Quatre ou cinq mille personnes environ dans la salle. Tout le monde est très mal habillé, mais fort gai. On ne dirait pas que toute cette jeunesse mange du pain noir et pas grand’chose avec ; ils n’ont pas l’air de souffrir, ils rient et chantent en attendant l’ouverture de la séance.
Pas une femme sur l’estrade. Le président ouvre le congrès, puis Trotsky s’avance, soulevant dans l’assistance des tempêtes de bravos. Il parle de l’ultimatum de la Pologne et de la guerre qui menace. C’est la France, foyer des idées nouvelles autrefois et aujourd’hui boulevard de la réaction, qui excite la Pologne à faire la guerre à la Russie. Elle veut à tout prix empêcher le communisme de s’organiser.
On dit Trotsky très éloquent, mon ignorance de la langue m’empêche de m’en rendre compte, je constate seulement qu’il parle avec beaucoup de chaleur.
J’assiste aussi au « Comité Exécutif des Soviets ». Il se tient dans une salle toute ronde d’un palais du Kremlin. Partout des drapeaux et des bannières rouges avec des inscriptions communistes. Devant chacune des nombreuses fenêtres, le buste ou le portrait d’un précurseur de la Révolution. Au fond de l’estrade de bois qui n’est pas encore achevée, un énorme buste en plâtre de Karl Marx.
Rien du protocole de nos assemblées parlementaires. Sur l’estrade le président, le camarade Kalénine, est en casquette, il fume la pipe. Beaucoup d’autres dignitaires fument la pipe également.
Pas de femmes sur l’estrade à part les dactylos qui vont et viennent, des papiers à la main.
Dans l’hémicycle, à gauche, je vois une vieille dame aux cheveux blancs ; Alexandra Kollontaï est debout auprès d’elle, dans une attitude pleine de respect. C’est Mme Lénine ; je la reconnais de suite, parce qu’on m’a dit qu’elle a une maladie dont le diagnostic est facile à faire.
Bientôt on fait sortir tous les invités, Mmes Lénine et Kollontaï sortent aussi ; il y a séance secrète. Il s’agissait, me dit-on le lendemain, d’une affaire très grave. Des ingénieurs, employés à l’électrification de la Russie, ont saboté le travail. On les a arrêtés ; ils seront fusillés pour l’exemple.
On devient indulgent pour le désordre russe lorsqu’on voit combien le pays est rempli d’ennemis, à l’intérieur comme à l’extérieur. L’hostilité des classes moyennes, que l’on disait enrayée, ne l’est pas, tant s’en faut. Que d’intellectuels n’ont accepté de servir la Révolution que pour détruire son œuvre en détail.
Après des démarches multiples, j’ai pu me procurer un billet pour le « Soviet de Moscou ». Je suis juchée tout en haut dans une tribune ; on ne me fait pas honneur. Ce qui est plus fâcheux, c’est qu’à cette place, il n’y a autour de moi que des ouvriers qui ne savent pas un mot de français et que de cette façon je ne puis obtenir aucune explication.