Le directeur paraît très fier de son œuvre à laquelle il se donne tout entier. Avec la culture des terres du monastère, il arrive à faire marcher la colonie en coûtant très peu au Gouvernement. Cette année, la récolte des pommes de terre, des choux et des carottes a été très abondante.

Naturellement nous demandons à voir aussi les nonnes. Nous visitons leurs ateliers où nous les trouvons occupées à broder des étoffes avec lesquelles elles confectionnent des sacs à main fort jolis. Elles peignent aussi des miniatures sur des couvercles de bonbonnière. Sur les murs de l’atelier il y a des tableaux religieux qui sont leur œuvre.

Autrefois, elles vendaient le produit de leurs travaux ; maintenant, il va au Gouvernement.

Plus loin, d’autres nonnes, moins favorisées, fabriquent des espadrilles en corde pour les mineurs du Don. Leur atelier est fort triste et la poussière continuelle rend le travail très malsain.

Dans la cour, les sœurs cordières filent le chanvre avec un métier à pédale. La durée du travail est de huit heures pour tout le monde.

Nous demandons à une religieuse si elle regrette son ancienne vie. Elle nous répond qu’elle était au couvent depuis vingt ans. Elle s’occupe avec plaisir des enfants parce que c’est une bonne œuvre, mais elle verrait avec joie le couvent redevenir ce qu’il était avant.

On n’a pas formellement interdit aux nonnes leurs pratiques religieuses, mais on s’est arrangé pour faire coïncider les heures du travail avec celles des offices. Les sœurs ont renoncé à la chapelle, et beaucoup s’émancipent jusqu’à sortir du couvent pour accompagner les enfants dans les musées et les excursions.

Les religieuses se sont méprises sur le caractère de notre politesse ; voilà qu’elles se concertent pour nous envoyer une délégation, afin que nous leur fassions rendre leur supérieure : le directeur doit intervenir. La Révolution n’est pas nécessairement grossière et brutale, mais tout de même elle est la Révolution.

Après la visite, le dîner. On nous sert au réfectoire, dans la vaisselle des religieuses qui est très belle. Les nonnes, curieuses, viennent tour à tour à la porte regarder manger « les femmes de Lénine ».

Notre repas est composé d’une soupe au poisson, d’un plat de riz au lait ; pour dessert on a du fromage blanc avec du sucre. Tout est sain et bien préparé. Quant à l’inspectrice, elle savoure ce festin qui est une vraie aubaine pour elle. D’ailleurs, il y a vingt-quatre heures qu’elle n’a pas mangé.