Cette sympathique inspectrice a de l’ambition ; elle voudrait étudier à l’Université Sverlof pour devenir une propagandiste politique. Elle fait valoir son âge encore jeune : vingt-neuf ans ; elle en paraît quarante. Les camarades la dissuadent ; elles lui disent qu’elle manque de la persévérance nécessaire et que l’étude l’ennuierait bientôt.
Le soir tombe, nous remontons en auto et partons. Nous arrivons bientôt à une rivière sur laquelle est un pont de planches à moitié pourries ; il faut descendre. Nous franchissons le pont et la voiture vide passe ensuite. Le Dieu des nonnes nous protège ; il n’y a pas d’accident.
En route, j’ai le plaisir d’assister à une séance d’application du système D. Sans prévenir, le chauffeur a stoppé ; au loin des paysans travaillent au milieu d’un champ ; il va les trouver. Pour quoi faire ? Nous allons le savoir tout de suite. Les paysans arrivent avec des sacs de pommes de terre ; ils en emplissent l’auto à tel point que nous ne savons plus où mettre nos jambes. En échange des pommes de terre, le chauffeur donne du naphte (pétrole brut) dont il a plusieurs bidons. Une camarade veut protester, mais l’homme répond que le naphte est à lui ; il l’a économisé ; Dieu veuille le croire.
Enfin, tard dans la soirée les pommes de terre et nous arrivons sans encombre à Moscou.
Munie d’une recommandation, je me rends un jour au commissariat de l’hygiène qui occupe un grand bâtiment dans une rue proche de la Tverskaïa. L’édifice est incroyablement bondé d’employés ; c’est une véritable foule dans les escaliers aux heures de rentrée et de sortie.
J’attends pendant deux heures le docteur Kallina qui n’est pas encore rentré. Pour atténuer mon énervement je cause avec les dactylos ; il y en a deux qui savent le français. L’une est farouchement anticommuniste. Tout le mal, dit-elle, vient de ce qu’on n’a pas écouté les menchevicks ; on est allé trop loin et maintenant il faut revenir en arrière. Elle tape avec colère sur un tas de journaux empilés sur son bureau. Lorsqu’on lit cela, dit-elle, on croit que tout est très bien ; la vérité, vous l’avez sous les yeux, n’est-ce pas ? Et puis, continue-t-elle, quand on n’est pas de l’avis du Gouvernement, on vous arrête, on vous tue, même ; c’est la terreur.
Je m’étonne que sachant cela, elle puisse parler avec ce sans-gêne, devant une demi-douzaine de personnes. Le fatalisme russe peut-être : Nitchevo, il n’arrive que ce qui doit arriver.
Enfin, le docteur Kallina vient ; il me donne une carte pour visiter l’hospice des Enfants Trouvés.
J’ai fait la connaissance dans son bureau d’une jeune doctoresse polonaise qui, celle-là, est une bolcheviste enthousiaste. Je corrige le français de quelques-uns de ses articles qu’elle traduit pour les publier ; tous peuvent se résumer en ceci qu’avant la Révolution, il n’y avait rien et que maintenant il y a tout. Cette jeune fille doit être sincère ; elle s’enthousiasme à la vue de deux ou trois ouvriers occupés au ravalement d’une maison ; enfin, dit-elle, on commence à réparer !
Celle-là non plus n’a pas mangé depuis la veille. Je tire de ma poche un morceau de pain blanc que j’ai touché le matin à l’hôtel, et le lui offre : elle est d’abord scandalisée. Comment, à l’Hôtel Luxe on a du pain blanc, alors que tout le monde a du pain noir, quelle injustice !