Ma tristesse s’en va vite ; la vie, l’humanité, est-ce que je ne les connais pas ? J’ai l’expérience et je sais que si le but est illusoire, l’action est un besoin. Je ne voudrais pas de la vie de ces petits bourgeois penchés sur leurs gains ; ils sont acariâtres, maussades, tandis que moi, malgré toutes les pierres du chemin, je sens que j’aimerai la vie quand même, jusqu’à la fin.
Et je relis en pensée les réflexions du Candide, de Voltaire. « Je me demande, dit Candide, s’il ne vaudrait pas mieux être pendu, puis disséqué, ramer aux galères, etc., plutôt que de m’ennuyer dans cette vie tranquille. »
Je pense comme Candide, c’est pourquoi, tout en étant bien heureuse de quitter la Russie, je ne regrette pas d’y être allée.
Au diable la tristesse, je m’en vais ce soir ; c’est un jour de joie. Je vais écorner l’allocation du « Komintern » à la « stolovaïa » pour quitter la Russie sous une bonne impression alimentaire. L’après-midi est remplie par un tas de formalités. Je dois aller au Bureau de l’alimentation toucher la nourriture du voyage. Les anarchistes me suivent partout ; car ils savent bien qu’il leur en reviendra quelque chose. A eux ma livre de caviar de mauvaise qualité ; à eux ma demi-livre de beurre. Je n’emporte que le sucre, un énorme morceau de deux cent cinquante grammes que les employés ont négligé de casser, le thé, le pain et le gruyère qui est mangeable. On m’a donné un faux état civil que j’apprends par cœur ; c’est la quatrième fois que je change de nom depuis Paris.
Je suis si heureuse que je m’oublie jusqu’à danser sur le palier ; les deux anarchistes d’un ton aigre-doux, m’observent que ce n’est pas poli et surtout pas prudent. Ils ont raison ; je modère mes transports.
D’ailleurs un docteur allemand vient réfréner mon expansion. Il me dit un adieu plein de tristesse et me serre la main comme à l’enterrement. Au moins, fait-il, écrivez-moi… les camarades, on les voit s’en aller et après, on ne sait plus ce qu’ils deviennent. Je promets d’écrire dès que j’aurai quitté la Russie.
Je suis émue, mais je chasse vite les sombres pressentiments que le docteur m’a suggérés. Pourquoi m’arriverait-il malheur ? Bien d’autres que moi sont revenus de Russie ; je reviendrai aussi.
Le soir une magnifique limousine vient me prendre à l’hôtel. Un Allemand, qui était mon voisin de palier monte avec moi ; Nous devons voyager ensemble jusqu’à Berlin.
CHAPITRE III
Le retour
Enfin je connais les douceurs du wagon diplomatique ! Il n’est pas extraordinaire, ce n’est même qu’une voiture de deuxième classe et en outre, comme la République des Soviets est pauvre, il est éclairé à la bougie. Je ne suis pas encore contente ; car, au lieu de me laisser choisir ma place, on m’a mise d’autorité dans un compartiment avec des dames que je ne connais pas. Mais enfin je me reporte à mon voyage en sens inverse et je me trouve en comparaison parfaitement heureuse.