Une fois le train parti, je lâche les dames pour aller retrouver le camarade allemand, il est dans le compartiment des courriers.
On entonne l’air des Soviets ; il a quelque chose de religieux et je me sens remuée jusqu’au fond de l’âme. J’oublie le commissaire de K., les bureaucrates désagréables, les mauvais camarades ; les mille misères de mon séjour. J’ai un instant l’impression de faire partie d’une armée immense qui marche à la conquête du monde nouveau.
Nous quittons la Russie et j’ai un peu peur, sachant que je dois passer par le même chemin qu’à l’aller. Je me rassure en me disant que cette fois je suis légale. J’ai un passeport et quel passeport ; il est couvert de prestigieux cachets.
A la frontière les courriers diplomatiques nous quittent ; nous sommes seuls, l’Allemand et moi. Pas d’incidents durent le parcours des petits Etats ; on m’a demandé mon passeport ; je l’ai montré, il est excellent.
Tout de même je me sens soulagée d’un grand poids lorsque j’arrive en Allemagne. Ouf ! Le danger est fini ; si je savais mieux l’allemand j’entonnerais volontiers le Deutschland über Alles. Au buffet de la gare frontière qui est très bien installé, nous commandons un bon dîner ; il faut bien oublier Moscou.
Quel drôle d’homme que cet Allemand ! Comme je lui avais fait remarquer la longueur des formalités à la douane, il m’a dit : « L’Entente, votre Entente ! » Maintenant je dis que le pain est noir ; il fait : « Versailles ! »
Comme si c’était ma faute !
Mais nous reprenons le train ; c’est un train omnibus et je remarque qu’à chaque station mon compagnon descend, l’air agité. Qu’a-t-il donc ?
Comme nous approchons de L…, il me dit d’un ton tragique :
— Etes-vous ferme, énergique ?