Lasse d’attendre, je vais me coucher. Mon (mari) ne rentre qu’à quatre heures du matin ; où est-il allé ? Je ne le lui demande pas.
Nous sommes trop émus pour dormir. Nous passons le reste de la nuit à discuter du marxisme. Je manque un peu d’exactitude en disant que je n’ai pas posé de questions au camarade Wilhelm ; je lui en ai posé une : je lui ai demandé en riant s’il n’était pas l’œil de Moscou ?
Il a pris un air courroucé : « Et si je l’étais, qu’y trouveriez-vous de risible ? Vous ne respectez donc pas la Révolution ? »
— Mais si, je la respecte. Pensez-vous que je serais allée en Russie sans papiers depuis Paris si je n’étais pas ardemment communiste ? Mais c’est chez moi un travers d’esprit : j’ai plaisir à me moquer des choses que je respecte.
— Un travers d’esprit, fait-il, je sais ce que c’est, c’est la race. Vous autres Français, vous ne prenez rien au sérieux.
L’œil de Moscou a des affaires à X…, il me dit qu’on ne peut partir tout de suite pour Berlin. Pour comble de malheur, un policier est venu à l’hôtel ; il veut absolument savoir le nom du compagnon de madame Guérineau : c’est mon nom de circonstance.
Je connais l’adresse du parti communiste de l’endroit, j’y cours ; il faut à tout prix que Wilhelm ne rentre pas à l’hôtel.
Tranquille de ce côté je retourne payer et je simule un départ pour Berlin. Ce n’est pas commode, l’œil de Moscou a acheté le matin une énorme malle pour avoir l’air d’un « petit bourgeois ».
Je trouve une chambre dans une pension de famille et je passe la journée au Parti communiste. J’y suis malade d’énervement ; dans une petite chambre, en compagnie de dix personnes dont pas une ne parle français. Impossible de lire, je me sens comme enchaînée. Je finis par m’étendre, les nerfs malades, sur le lit du secrétaire et j’y dors, au milieu du jour.
Le soir, Wilhelm et moi nous rentrons au nouveau domicile ; mais l’œil de Moscou a peur de la tenancière qui est en effet une mégère ; il préfère aller coucher chez un camarade.