—Oh! d'abord tout est possible, bon ami. Quand on s'est jetée dans une position trop élevée, l'avenir n'existe pas. Pourtant, le Consul a été d'une tendresse et d'une bonté angéliques. Il m'a dit: «Ma chère Georgina, pendant quelque temps je ne vous verrai plus, il va se passer un grand événement qui prendra tous mes instants. Mais je vous reverrai, je vous le promets.» (Ce sont ses propres paroles, chère madame Valmore.)
—Eh bien, ma chère, il faut le croire. Mais le grand événement! Voilà, j'y suis? Tu ne sais donc pas? On parle du couronnement du Consul qui sera proclamé empereur; on dit même que le pape viendra le sacrer à Notre-Dame. Ce sont les bruits qui courent; mais il n'y a rien d'officiel là-dessus.
—Eh bien! cher ami, quand cela serait, ce n'est pas parce que je verrais le Consul que le pape ne viendrait pas et que je ferais manquer le couronnement.
—Non, mais il a besoin lui-même de faire cesser les bavardages.
—Dites, mon cher, que sa fantaisie est passée; ou bien veut-il faire ses dévotions avec humilité et ne pas en être distrait par la sensation? A la bonne heure! Voyez: ce qui arrive devait arriver, je vous l'ai dit cent fois. Je n'ai pas à me plaindre. Je suis la seule fautive! A la grâce de Dieu! Je souffre, c'est bien fait! Oui, cher ami, je souffre! Mon cœur n'est pas un capital placé à gros intérêts. Je l'ai donné loyalement, sans calcul. Je n'ai pas songé un instant à la fortune, il le sait bien, lui; je n'ai jamais rien désiré. J'étais heureuse du bonheur de le voir. Croyez bien, cher ami, que je dois souffrir beaucoup.
—Tu te montes la tête; tu vas, tu vas, et tu n'as pas le sens commun. Pouvais-tu t'imaginer qu'un homme comme lui se transformerait en amoureux des Fables de Florian? Quand on a le bonheur de fixer les regards d'un homme aussi immense, il faut, ma chère, se faire grande et laisser de côté toutes ces idées d'amourettes enfantines.
—Vous avez raison. Je ne dirai plus rien, et je ne me plaindrai pas d'un mal qui doit céder devant les grandeurs. Je redeviendrai Georgina comme devant et reprendrai ma gaieté et ma chère indifférence. Déjeunons, Talma. Puis, si vous voulez être bien gentil, nous irons nous promener à la campagne.
—Mais il fait un froid de loup, ma chère!
—Bah! le froid fait du bien, il calme; la glace est bonne quand on a la fièvre. Puis vous irez prévenir chez vous que vous dînerez avec moi. D'abord, je ne vous laisse pas aller; je veux passer toute la journée avec vous. Nous irons ce soir entendre notre naïf Brunet; vous savez, grand tragique, comme il vous fait rire, rire à faire événement.
—Mais tu disposes de moi: j'avais affaire, j'avais des visites à rendre.