—Bah! vous ferez tout cela demain. Demain, j'aurai pris mon parti et vous rendrai votre liberté. C'est dit?
—Allons, fais de moi ce que tu voudras, folle; je suis ton esclave jusqu'à ce soir.
Le bruit du couronnement s'accréditait de jour en jour et devint enfin officiel. Un mois après, il eut lieu. (Décembre, la date, le jour, l'année.)
J'étais d'une tristesse accablante. Pourquoi? Je devais être joyeuse de voir le grand Napoléon élevé au rang qui lui appartenait et qu'il avait conquis. Mais l'égoïsme est toujours là. Il me semblait qu'une fois sur le trône, jamais l'empereur ne reverrait la pauvre Georgina. Je ne désirais pas voir cette cérémonie. J'avais des places pour Notre-Dame; rien ne m'aurait décidée à y aller. D'ailleurs, je n'ai jamais eu la moindre curiosité pour les fêtes publiques. Mais ma famille voulait voir. Je fis louer des croisées dans une maison qui faisait face au Pont-Neuf; pour trois cents francs, nous en fûmes quittes. Mais il fallait aller à pied. J'eus bien de la peine à m'y décider; de la rue Saint-Honoré, la course était bonne, et au mois de décembre! Nous fîmes nos toilettes à la lumière, et, quand nous partîmes, à peine s'il faisait jour. Les rues étaient encombrées, sablées; on ne pouvait marcher qu'au pas, tant il y avait de monde. Au bout de deux heures, nous étions en possession de nos chères fenêtres. Mon valet de chambre avait été à l'avance commander un bon feu et le déjeuner. Nous étions à l'abri du froid et de la faim. L'argent est bon quelquefois. Nous avions quatre fenêtres, deux sur la place et deux sur le quai. Le salon était bien: très bonnes bergères, très bons fauteuils, c'est-à-dire bons, très durs; les meubles de cette époque étaient atroces. Au moindre mouvement, on se jetait aux fenêtres.
—Viens, ma sœur, viens voir le cortège.
—C'est bien! J'aurai le temps. Vous ouvrez les fenêtres à chaque instant. Je suis gelée; laissez-moi au feu. Il faudra peut-être jouer demain; je n'ai pas envie de m'enrhumer!
Puis j'étais d'un ennui assommant!
—Je dors! Vous m'éveillerez quand vous verrez les chevaux.
—Ah! ah! le cortège.
Cette fois, c'était bien lui.