(Si Valmore voulait se charger de faire la description de ce magnifique cortège, ce serait fait de main de maître, et, moi, je n'y entends rien du tout, et cette description est bien essentielle: elle fera diversion aux petits détails insignifiants.)
Les voitures à glaces, toute la famille, les sœurs de l'empereur, cette belle et suave Hortense. (Je ne me rappelle pas si elle y était, Valmore, mais elle devait y être.) La voiture du pape Pie VII, le portecroix monté sur sa mule et que les mauvais petits gamins tourmentaient; les pièces de monnaie que l'on jetait dans la foule. (A toi, Valmore, tous ces détails.)
Enfin, la voiture de l'empereur, chargée d'or; tous les pages, sur les marchepieds, derrière, par tout, étaient admirables à voir. Nous étions au premier étage, et rien ne nous échappait; nos regards plongeaient dans les voitures. L'empereur, calme, souriant; mais l'impératrice Joséphine était merveilleuse, toujours un goût parfait dans sa toilette; mais elle toujours noble, toujours le regard bienveillant, qui vous attirait vers elle. Elle était sous ces habits la plus simple et la plus ravissante. Le diadème était porté sans qu'il pût lui paraître lourd. Elle saluait son peuple avec tant de bonté et d'encouragement que toutes les sympathies lui appartenaient. Elle était imposante pourtant, mais son sourire vous attirait à elle, et l'on serait arrivé sous son regard, sans crainte, persuadé qu'elle ne vous repousserait pas. Ah! c'est qu'elle était bien bonne, cette adorable femme! Les grandeurs ne l'avaient pas changée: c'était une femme d'esprit et de cœur. Quel malheur pour la France, pour l'empereur, que ce divorce!
Le brillant cortège fini, je rentrai chez moi, le cœur triste, en me disant: «Allons, tout est fini!» Je n'entendis point parler de l'empereur et ne cherchai pas à le voir. J'avais l'habitude de lui écrire un petit billet, quand je ne le voyais pas; mais je trouvai que je devais me tenir à l'écart, ce que je fis. Les fêtes, les illuminations et les feux d'artifice ne manquèrent pas. Je n'avais certes pas envie de courir pour voir le spectacle. Mars vint avec Armand, Thénard, Bourgoin, et me forcèrent à venir avec eux aux Tuileries. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas leur céder; puis, ma sœur brûlait d'envie de courir, et, comme la fille de Mars était la petite amie de ma sœur, il fallut bien se résigner. Nous voilà aux Tuileries. Au milieu d'une foule compacte qui s'étouffait, l'empereur, l'impératrice et toute la cour étaient sur le balcon, venant saluer cette foule remplie d'enthousiasme. Il y eut un moment vraiment dangereux. Les femmes criant: «J'étouffe!» mes deux pauvres petites criant plus fort que tout le monde.
—Ah! ma fille! criait Mars tout épouvantée.
—Ah! ma sœur! Sauvez ma sœur, Armand.
Et nous voilà hissant nos deux enfants sur les épaules de ce pauvre Armand.
—Mes amis, sortons d'ici, s'il est possible, ou nous serons foulés sous les pieds.
Nous vîmes alors Lafont, Talma et Fleury qui vinrent à nous; heureusement, mon Dieu! Ils nous firent un passage et, grâce à eux, nous gagnâmes la rue.
—Voilà une jolie soirée! Nous sommes presque déshabillées et toutes déchirées. Mon cachemire est joli, en vérité! Il ne tient plus. Je le garderai en souvenir de la distraction que nous nous sommes donnée.