—Mais, enfin, je ne puis donc espérer un peu de retour aux sentiments que vous m'inspirez?
—Vous vous y prenez singulièrement. Vous faites donc toujours le commerce, monsieur le comte? C'est peu politique! Non, monsieur le comte, je n'ai pas le moindre désir de répondre à vos nobles sentiments. Emportez votre cadeau. Voyez, examinez; il n'y manque rien que le bon goût.
Il disparut avec sa boîte. Quelques jours après, le tout petit et modeste diadème ornait le front de ma jolie camarade B...
(Voilà, chère; il n'y a que vous qui puissiez tirer parti de ces riens.)
Je déménageais donc pour prendre un très bel appartement, rue Louis-le-Grand, au premier. C'est de là que je partis pour la Russie. Je ne puis, toutes les fois que je passe dans cette rue, m'empêcher de lever la tête sur le grand balcon. Je vois encore les trois persiennes que je fis poser au salon. Que de souvenirs, que de regrets de n'avoir pas compris la vie telle qu'elle est, positive et argenteuse! Les idées d'alors n'étaient pas toutes à l'argent, on ne se torturait pas l'esprit par les spéculations. Ne regrettons pas d'avoir passé la vie plus douce, de n'avoir éprouvé que l'ambition d'une artiste et des sentiments de femme qui, s'ils ne vous enrichissent pas, ne vous avilissent pas et vous rendent heureuse. Ces souvenirs vous conservent les émotions toujours jeunes, ce qui vaut mieux que l'or.
Je voyais souvent le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche près de la cour de France. Ce fameux diplomate était fort gai, très sans façon, très simple, très spirituel et moqueur; il aimait à rire, le grand diplomate.
—J'ai une loge pour le Palais-Royal. Soyez bonne; venez-y; nous rirons.
—Je ne ris pas tant que cela à toutes ces niaiseries. J'aime la naïveté de Brunet, de temps en temps; mais vous, vous y passeriez toutes vos soirées. Décidément, vous adorez les queues-rouges. Quand vous venez à nos tragédies, qui doivent vous ennuyer à périr, convenez que c'est bien plutôt pour causer dans nos loges. Homme sérieux, j'ai de vous une singulière opinion. Cher prince, je pense que, tôt ou tard, vous nous ferez grand mal.
—Chère belle, ah! vous faites de la politique et vous voulez lire dans l'avenir. Qui peut savoir ce qui nous est réservé? Pour le moment, je suis dans les meilleures dispositions; si elles changent, vous le saurez, grande diplomate; ce ne sera pas ma faute, mais celle des événements.
—Oui, vous serez entraîné tout entier aux intérêts de votre pays, sans oublier les vôtres. Cher prince, vous connaissez trop les caprices du sort pour vous sacrifier entièrement, n'est-ce pas?