A mesure que nous approchions, les ressources arrivaient. On trouvait au moins le nécessaire, nous voyagions toutes les nuits à la belle étoile, tant nous avions hâte de nous délivrer de cette torture incessante. Nous descendîmes dans la dernière ville qui précédait Stockholm. Nous cherchâmes à nous faire moins laides; il ne faut pas le dissimuler, nous étions affreuses avec nos bonnets garnis de cygne, et qui étaient remplis de boue. Ah! nous faisions de jolies Parisiennes. De cette ville à Stockholm nous rencontrions enfin du monde: des paysans allant, venant, leurs charrettes remplies de provisions qu'ils portaient au marché. C'était la vie qui recommençait. Nous voilà dans la capitale! Quelle tenue, mon Dieu! Sur nos charrettes découvertes, nous avions bien l'air d'une compagnie de veaux venant de Pontoise! Tout le monde nous regardait: «Eh! comment! voilà cette demoiselle George et sa troupe si attendues!» On ne songeait pas à dételer nos maigres bêtes. Dans ce temps, on ne songeait pas au dételage triomphateur, ou, pour mieux dire, nous ne nous arrangions pas pour cela. Les ovations coûtent trop cher!

Un appartement au premier dans une rue choisie. Les maisons sont presque toutes noires: on emploie le granit. Une chambre à coucher, une espèce de salon-chambre pour ma sœur et une pour Mlle Ursule(?) qui avait fait le voyage avec la famille Varennes et qui s'était attachée à nous et nous servait par amitié. Femme d'esprit et d'un caractère charmant. Pauvre femme!

François, mon valet de chambre, qui faisait très bien la cuisine, nous sert de cuisinier, de valet de chambre. On nous fournit ce qu'il faut pour le service de la table, on nous procure un domestique, et nous voici installés. Le soir même, le prince Bernadotte m'envoie son premier aide de camp, M. Camps, qui vient de la part du prince mettre une voiture à mes ordres, me disant: «Ne vous gênez pas. Tout est loué pour les huit représentations qui sont annoncées, même le parterre. On n'ouvrira pas les bureaux.»

Je fis venir les artistes qui m'avaient accompagnée. Je leur donnai la moitié des recettes et l'autre moitié pour moi, me réservant une représentation entière à mon bénéfice. Tout fut conclu à la satisfaction de tous; on distribua les rôles, etc.

C'était un événement, pour les habitants (charmants et très hospitaliers), que des représentations françaises. Avec la tragédie, on commençait par une comédie, ce qui faisait un spectacle complet. Je fus recherchée, comme artiste, par toutes les premières familles. Je n'en tirai aucune vanité: la curiosité existait; voilà tout. Je refusai beaucoup de ces invitations. Je n'ai jamais eu en goût toutes ces réunions brillantes, où vous avez l'air de venir en exhibition.

Sans doute, il est flatteur d'être admise dans la haute société, quand elle a le bon goût de vous recevoir pour vous-même, sans vous solliciter de payer votre bienvenue par la récitation d'une scène, et puis deux, et puis trois. Merci! alors, j'ai bien payé votre aimable accueil.

Les ministres vinrent me rendre visite. Je remis toutes leurs invitations après mes premières représentations. Je gagnais du temps; c'est ce que je voulais. Je rendis immédiatement toutes mes visites. Je rencontrais des familles charmantes. Partout des accueils remplis de grâce; mais avec quel bonheur je rentrais au milieu des miens! Plus de gêne, plus de toilette, que j'ai toujours détestée. La gaieté se rétablissait. Des visiteurs, les trois quarts du temps, assistaient à mon dîner: le comte Ostoya, le comte de Spar, M. Camps.

Quant à Mme de Staël, elle ne me quittait point; elle m'aimait trop.

Le surlendemain de mon arrivée, je fus rendre ma visite au prince Bernadotte et lui témoigner ma respectueuse reconnaissance pour la protection dont il voulait bien m'honorer; puis il était Français. Aussi notre entrevue fut longue. Que de souvenirs français! Que de questions ne me fit-il pas! Il était vraiment heureux de se rappeler la patrie. Il me dit que la reine voulait me voir et que je devais venir le lendemain, à midi: «J'obéirai, prince.»—Camps, Français aussi, m'attendait pour me reconduire; puis Fliger, Français aussi et colonel.

—On a beau avoir un grand rang à l'étranger, mon cher monsieur Camps, ce n'est pas la France, avouez-le. Avec le prince, de quoi avons-nous parlé? De la France. Avec vous, de quoi parlons-nous? De la France. Vous voyez bien que, sous votre uniforme suédois, votre cœur est français! Vous devez être mal à l'aise!