Le précepteur du prince Oscar, M. Le Moine, est Français aussi. Nous formions tous les soirs cette réunion; car je ne pouvais me soustraire aux invitations. Ces messieurs m'attendaient pour prendre le thé et restaient là à bavarder jusqu'à deux heures du matin.

Je fus engagée par la reine à venir souvent chez elle, tant elle désirait que je dise des vers, pour lesquels elle me donnerait la réplique. C'était beaucoup d'honneur, sans doute; mais j'étais loin de sentir ce qu'il y avait de flatteur dans ce désir royal, qui devenait, à bien prendre, un ordre. Mais que faire? obéir. J'avais un caractère très indépendant, et, me forcer à faire quelque chose, c'était me donner la fantaisie de m'y soustraire. J'ai eu ce tort trop souvent, et ce travers de mon caractère m'a fait faire bien des sottises. A quoi bon revenir sur ce passé? C'était fait: j'avais été une enfant trop gâtée. Bah! j'ai eu aussi des moments de bonheur, qui n'auraient pas existé, si j'avais pensé à l'argent. Je rentrais, comme il arrivait toujours après ces visites cérémonieuses, avec une joie bien vive, au milieu de ma société intime.

Je débutai, huit jours après mon arrivée, par Mérope. La salle comble, le roi et la reine, le prince Bernadotte, le prince Oscar, les plus belles toilettes, la salle belle, les loges découvertes, ce qui faisait un effet merveilleux pour les parures. La toile levée, on relève le lustre, ce qui donne un aspect assez triste, mais le théâtre énormément éclairé. A chaque acte, on baisse le rideau et le lustre. Je ne parlerai pas du succès; il était égal à l'empressement du public. Je fus très heureuse et très fière. On ne rappelle pas à chaque acte, ni après une scène, mais bien après la tragédie, ce qui est plus rationnel. Ce sont les Italiens qui ont amené ces ovations bien ridicules et qui sont souvent bien injurieuses pour les artistes qui sont en scène, et qui, sans respect pour leur présence, entendent les gens du lustre rappeler avant la fin d'un acte. Ils coupent l'action; peu importe, ils ont fait leur devoir. Petites vanités humaines! Ceci ne vous rendra pas plus grands, mais vous rentrez en comptant combien de fois vous avez été rappelé, et vous vous faites illusion, au point de vouloir oublier comment toutes ces ovations se sont faites! Votre bourse le sait!

(Chère Marceline, vous ferez de cela, comme de toute autre chose, ce que vous voudrez.)

Je ne sortais pas des invitations. Je dînais trop en ville. J'en étais si fatiguée qu'un jour, chez le premier ministre, où était le jeune prince Oscar et où il y avait au moins quarante personnes, je me dis: «Ah! je vais, après le repas, être assommée de sollicitations, pour me faire ma digestion, en disant une demi-douzaine de scènes tragiques.» Point. Je me sens très indisposée. Je suis obligée de me retirer Des offres de fleurs d'oranger, de tilleul. Ah! bien oui! D'abord, je mourais de faim. On fut contraint de faire atteler, et de me reconduire. Ouf! me voici quitte de cette affreuse corvée. J'arrive chez moi où l'on était à table. Mon père me fit mille remontrances.

—Quoi! tu veux donc que tous les soirs de repos que je me donne, j'aille encore subir pour délassement d'aller me tuer de fatigue et d'ennui? Non pas, vraiment. Vite, remettez sur la table tout ce que vous avez laissé et rions de bon cœur. Cher père, laisse-moi ma joie; elle passera assez tôt. Voici une bonne soirée de libre que je me suis faite. Je vais me débarrasser de cet attelage de toilette, et attendre nos bonnes visites sans façon, sans gêne, quel bonheur!

Mme de Staël, de son côté, me fatiguait. Deux fois déjà, chez elle, dîner, soirée. A la troisième, je me promis bien d'être malade. Je lui écrivis pour la prévenir de ne pas compter sur moi. J'étais donc fort tranquille avec mon monde. Mon valet de chambre annonce Mme de Staël.—Que le bon Dieu la bénisse! C'est une passion trop incommode qu'elle a pour moi.

—Faites-la passer dans l'autre pièce.

J'envoyai ma sœur qui me faisait grise mine de la commission que je lui donnais.

—Qu'est-ce que je vais lui dire, moi, à cette dame?