On soupa chez Mme Dugazon; il a fallu en entendre, des avis! On me prenait à part:
—Tu as été très bien, mon enfant; mais, à ton second début, évite de copier ton professeur.
Un autre:
—Fais toujours comme te dira Mme Raucourt. Prends garde à ta démarche, ne lève pas trop les bras. Laisse-toi aller à ton inspiration, cela vaut mieux; livre-toi à ta nature, ne joue pas trop en dehors.
Un autre me disait:
—N'aie pas peur, il vaut mieux dépasser le but que de ne pas l'atteindre.
Voilà trop d'avis pour que mon expérience puisse choisir le bon. Mais, en vérité, j'étais étourdie. C'était un véritable casse-tête chinois.
Je revins rompue. Mon père et ma mère décidèrent que dorénavant nous reviendrions prendre tranquillement notre modeste repas. Je rejouai Clytemnestre. Je ne puis parler de la foule qui se portait à mes débuts. On saura seulement qu'ils ont duré plus d'un an avec salle comble. Mon second début fut plus brillant, et sans accident; puis Aménaïde, dans Tancrède, rôle que j'aimais beaucoup et qui fut très heureux pour moi. Que dirais-je de mes jeunes succès? Mais lisez, chers lecteurs, si vous le voulez bien, les feuilletons de cette époque! Idamé, de l'Orphelin de la Chine, me fit honneur. On m'y trouva des entrailles maternelles; et, de fait, j'aimais ces rôles de mère, je m'y trouvais plus à l'aise; puis Didon, Emilie, de Cinna, puis enfin Phèdre. Ah! celui-là, je le trouvais si affreusement difficile que je tremblais comme la feuille. Mlle Raucourt tint à me le faire jouer pourtant. Elle me l'avait fait travailler plus que tout autre, puis je lui disais:
—Il me semble que, pour cette femme qui ne mange pas, je me porte trop bien.
—Imbécile! Est-ce que je suis maigre, moi? Faut-il donc être comme la gueuse du Père La Chaise pour bien jouer Phèdre? Elle ne mange pas, mais depuis trois jours.