—Ah! oui, au fait, cela me rassure.

Je jouai avec plus de confiance.

Joséphine avait envoyé à Mlle Duchesnois et à moi nos costumes de Phèdre: ils étaient très beaux, bordés en or fin. Celui de Duchesnois était plus brillant: manteau rouge tout parsemé d'étoiles, voile, etc. Moi, plus simple, manteau bleu Marie-Louise, simple broderie. Le Premier Consul nous fit remettre 3,000 francs à moi et même somme à Mlle Duchesnois.

Après ma première représentation de Phèdre, nous étions bien heureux dans notre petite famille! Avec quel appétit je mangeais mes bonnes lentilles en salade! Mais mon beau manteau m'avait déchiré tout le bras. Ma nourrice me frotta avec l'huile de nos si excellentes lentilles.

—Bah! ce n'est rien, va, ma bonne. Qu'est-ce que c'est que d'avoir des égratignures au bras, quand on a eu une si belle soirée? Le Premier Consul y était encore avec sa bonne Joséphine; elle a voulu jouir de son magnifique costume; il m'allait bien, n'est-ce pas, bon père?

Que de bonheurs à la fois! Le lendemain, Mlle Raucourt, qui mettait des sommes fabuleuses à la loterie, venait de gagner un terne et me fit cadeau de deux petites robes (de soie, allez-vous croire?); non pas, s'il vous plaît, mais de toile, c'était bien assez beau pour la pauvre débutante. Pauvre, mais joyeuse, ravie, étourdie de mes succès; cette foule qui m'entourait, tout était éblouissant pour moi. Quand j'allais au spectacle, on m'applaudissait comme si j'étais un roi; que d'illusions, pour une pauvre petite cabotine de province!

(Voici, chers amis, les journaux qui vous feront classer les rôles de mes débuts—et peut-être reproduire quelques feuilletons—cela allonge la sauce.)

Nous songeâmes à déménager pour nous mettre dans nos meubles. Oui, en vérité, dans nos meubles. On trouve un petit appartement rue Sainte-Anne, au coin de la rue Clos-Georgeot; un entresol qui donnait sur ce petit bout de rue, juste en face du maréchal ferrant. Charmant voisinage! qui charmait mon sommeil et me rendait le service de me faire lever deux ou trois heures plus tôt.

Notre beau mobilier se composait d'un meuble en crin noir pour le salon, oui, salon, où ma petite mère couchait. Alcôve fermée, donc c'était un salon; une petite table au milieu. Ma chambre à coucher, une commode,—que j'ai encore, en vérité: c'est un souvenir—salle à manger, vous comprenez, les chaises, une table dans ma chambre. Il y donnait un cabinet avec un canapé, une table; j'appelais le petit trou mon boudoir. Nous étions au fond de la cour et, pour comble d'agrément, il y avait au-dessous des écuries, des voitures de remises tenues par Mme Arsène. Chère femme, elle m'a servie longtemps. Jamais je ne passe dans cette rue Sainte-Anne sans jeter un coup d'œil sur mes quatre fenêtres cintrées; elles sont toujours là. Dieu veuille qu'on ne les jette pas à bas.

Dans cette maison, Mme Germont, couturière de Joséphine, occupait le premier étage. J'allais souvent chez elle. Je m'amusais beaucoup avec ces demoiselles ouvrières; car, chose affreuse, scandaleuse, je le dis à ma honte, le soir, dans la rue, nous courions et jouions aux quatre coins. C'était joli de voir cette débutante (qui, à tort sans doute, faisait courir tout Paris) jouer dans la rue comme une mauvaise gamine; aussi ai-je été gourmandée vertement par ma mère et par Mlle Raucourt, quand la mèche a été découverte. Il a fallu se tenir en artiste et s'ennuyer.