Le prince Sapieha, vraiment grand seigneur, s'était pris pour moi, non pas d'amour, certes, mais bien d'un véritable attachement. Il me voyait comme une enfant qui s'amuse de tout. Le prince Lucien, avant son départ, m'envoya un nécessaire en vermeil magnifique. Il y avait au fond de la théière en vermeil 100 louis en or.

—Tiens, maman, voici des pièces d'or; prend-les bien vite. Ah! qu'il est bon, M. Lucien, de penser à sa petite protégée. Je vais aller le remercier.

Le lendemain, à midi, je fus reçue; il me dit:

—Chère enfant, c'est trop peu de chose. Je voulais faire plus, vous rendre indépendante et heureuse.

—Mais je suis très heureuse, moi!

—Oui, pour le moment. Pensez que tout cela est fragile. Vous êtes jeune, songez à l'avenir. Le public est capricieux; tâchez de vous rendre indépendante, afin de vous retirer, si vous éprouvez un revers.

Il m'avait pris le bras et me faisait parcourir son jardin, me faisant la morale. Il avait bien raison. Il me mena à ma voiture, qu'il avait fait avancer à la grille, qui donnait rue de l'Université. Il y avait, il y a encore là, au même endroit, une pompe. Je n'y passe jamais sans donner, un coup d'œil sur cette grande grille et sans donner un souvenir de reconnaissance au prince Lucien. Il partit le lendemain. Je lui promis de lui écrire tout ce qui m'arriverait. Je le fis pendant quelque temps, puis plus du tout. J'étais ingrate. Je me le suis reproché, mais trop tard, comme cela arrive. Le passé, on l'oublie trop vite; on ne peut plus y revenir, il est trop tard. Hélas! ce mot: trop tard! est affreux!

J'avais très envie d'une paire de bracelets en cheveux de je ne sais qui et dont les fermoirs étaient composés de deux grosses roses. J'avais vu ces bracelets chez un petit bijoutier borgne; ils coûtaient une somme fabuleuse: 200 francs. Il n'y fallait pas songer. Sur les 100 louis du prince Lucien, ma mère fut me les acheter et les mit, sans me prévenir, dans mon nécessaire, que je visitais au moins dix fois par jour. Je vous laisse à penser quelle fut ma joie. Ces deux petits bracelets, les ai-je gardés longtemps! Ils me coûtaient un argent fou en coton; je les changeais tous les jours, ce qui divertissait beaucoup le prince Sapieha.

—Vous ne pouvez pas rester dans ce petit logement; cherchez-en un, il le faut. Ne vous occupez pas du reste.

Ma tante se mit en course, et, rue Saint-Honoré, no 334, en face de l'hôtel de M. Lebrun, troisième Consul, on me fit venir pour voir un appartement au premier étage avec un grand balcon. Oh! pourvu qu'on ne jette pas en bas cette belle maison, et mon cher balcon, mon premier luxe! Appartement de 2,400 francs avec écuries et remises!