—Vous êtes trop bon de le trouver, mais je me trouve horriblement laide.
—Allons, allons, ne fais pas de la fausse modestie. Tu sais bien le contraire. Ah! ma chère, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui vous trompent aux grandes lumières! Puis, vous autres, au théâtre, avec votre rouge, on est presque masquée. Mais, quand on se lève à neuf heures et que l'on fait trois lieues de campagne c'est une épreuve, et tu l'as soutenue victorieusement. Tu es comme je désirais te voir.
—Vous me voyez alors avec des yeux indulgents. J'en suis reconnaissante et vous en remercie encore.
—Viens faire une petite promenade dans le bois.
Il me prit sous son bras et nous passâmes devant les quatre aides de camp rangés sur une même ligne, chapeau bas, dans la cour. Le Consul m'enleva mon voile, ce qui me fit baisser la tête, tant j'étais rouge et confuse. Peut-être une autre aurait-elle été fière. C'est possible, et il y avait de quoi être orgueilleuse; moi, soit modestie, soit absence d'intelligence ou de hardiesse, j'étais tremblante et honteuse. Tout ceci est arrivé comme je le raconte. Je me promenais bras dessus, bras dessous, avec le premier homme du monde. Oui, l'amour-propre devait être satisfait; il l'était. Que de fois, au milieu de mes tribulations et de mes chagrins, je me suis rappelé cette promenade! C'est égal, on ne peut m'enlever cela; j'ai été plus de deux heures, bras dessus, bras dessous, avec le maître du monde. Je n'ai pas de fortune, je suis pauvre, mais riche de mes souvenirs: pas de spéculation qui vous les ravisse, pas de pouvoir qui vous les enlève. Ils sont là devant moi aussi frais, aussi jeunes, aussi palpitants que si c'était d'hier. Au milieu de tant d'angoisses, je me trouve heureuse d'avoir conservé mes jeunes impressions. On vieillit moins vite. L'argent, si je l'ai tant foulé sous mes pieds comme on veut bien le dire, c'est que je l'ai toujours méprisé, et que je le méprise encore plus, depuis qu'on en fait tant de cas. Oui, monsieur l'argent, je vous méprise. Pensez-en ce que vous voudrez, peu m'importe. Je dis mon sentiment, à vous, argent. Je ne vous ai aucune obligation. Je suis libre et droite devant vous! N'attendez pas que je m'incline jamais devant vos lingots.
Cher Consul! Qu'il était charmant et gai pendant cette promenade! Il me faisait courir. Il faisait froid. Les chemins étaient encombrés de feuilles mortes et de branches sèches, qui me gênaient et s'attachaient à mes pieds. Le Consul prenait soin de les écarter et de me faire un passage plus libre. Lui se donnait cette peine.
—Mais, je vous en prie, ne vous baissez pas ainsi: je ne le veux pas, ou je rentre.
—Moi, je ne veux pas que tu te blesses les pieds. Laisse-moi donc faire. (Ceci historique.)
Ces détails sont vrais. Voudrait-on y croire? Il y a si peu d'hommes capables de ces attentions délicates! Oh! oui, je n'en ai jamais trouvé de semblable. Et puis, d'un autre, cela paraîtrait simple et naturel. Mais de lui! Ah! c'est bien autre chose.
—Je désire rentrer. Je suis lasse et j'ai, malgré nos courses, un peu froid.