Nous rentrâmes donc.

—Il faut que tu prennes un peu de thé pour te réchauffer avant de partir.

Nous restâmes encore une heure ensemble, puis on fit avancer la voiture. Le Consul vint m'y conduire et me fit monter.

—A bientôt, Georgina, aux Tuileries. Je quitte demain Saint-Cloud.

Il monta à cheval, nous dépassa vite, et vint à la portière pour me dire encore: «A bientôt!»

(Ce jour-là, on arrêta un individu placé pour attaquer l'empereur. Il n'y a que mon cher Valmore qui puisse se renseigner là-dessus.)

Constant me quitta à Saint-Cloud. Je rentrai à six heures chez moi. Ma vie, au milieu de toute cette grandeur, n'était pas ce que j'avais rêvé. Oui, certainement, je suis heureuse quand je suis près du Consul, mais mon illusion peut-elle aller jusqu'au point de me flatter que cela durera? C'est une incertitude de tous les instants. Je vis sous une volonté qui me brisera, quand la satiété viendra, et je n'aurai pas le droit de me plaindre. Vivons donc de cette vie frivole, puisque j'ai consenti à me la faire. Je suis jetée dans les hasards du bonheur ou du malheur. Marchons, et tâchons de ne pas trop nous égarer. Voilà tout ce que je puis espérer de moi. Je suis artiste, indépendante; je pourrais, s'il me plaisait de renoncer à voir le Consul, lui dire: «Je ne veux pas venir.» J'ai donc aussi ma volonté bien à moi, et il n'aurait pas le droit de me contraindre! Je suis libre! Cette pensée me rend joyeuse, et je vois tout sous un autre aspect. Maintenant, je me sens heureuse; si je continue, c'est que je le veux bien, parce que je l'aime.

Je voyais peu de monde, je faisais peu de visites. Quand je sortais, j'avais toujours derrière ma voiture un affreux cabriolet qui, je le pense bien, s'arrêtait peu à me suivre, mais enfin me suivait. Je m'amusais à le faire passablement courir. Il faisait de drôles de pauses.

M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, et qui m'aimait assez,—comme aiment ces grands personnages spirituels séchés dans les grandeurs, s'amusant de tout sans s'intéresser à rien, qui vous prennent et vous quittent sans songer à vous; auxquels, à votre insu, vous servez de jouet,—M. de Talleyrand donc me tourmentait, pour que je consentisse à recevoir deux fois par semaine.

—Qui donc, lui dis-je? Votre société, mon prince, votre société, en hommes? Quel honneur! Pour que l'on dise: «Allez-vous chez la George, ce soir? Il y a très bonne compagnie en hommes.» Non, mon cher prince, je suis très reconnaissante de l'honneur que vous voulez me faire, mais moi, permettez-moi de vous le dire, je trouve cet honneur humiliant. Je suis artiste, je veux vivre dans mon monde à moi. Vous riez, prince? Oui, mon monde. Je trouve et j'ai toujours trouvé cette prétention aux réceptions fort ridicule. Puisqu'il est écrit que les dames de la haute société ne peuvent venir chez les comédiennes,—et, en cela, je les approuve: chacun chez soi,—que les femmes artistes se respectent donc assez pour rester éloignées! Qu'elles vivent au milieu des artistes, des gens de lettres qui ne les dédaignent pas, eux, qui les recherchent au contraire. Savez-vous, mon prince, que cette société des arts est bien plus vivante, bien plus instructive,—je ne dis pas cela pour vous qui êtes un prodige de savoir et d'esprit!—vous comprenez très bien que ce monde-là nous va, à nous. Les éloges de Gérard, qui a beaucoup d'esprit aussi, lui; de Talma, qui a bien son génie aussi; de notre grand peintre David; Contat, la merveilleuse comédienne; Mars, Fleury, Monvel; leurs éloges nous sont plus précieux que les compliments courtois des grands seigneurs. En parlant de tous les artistes, vous voyez, je m'anime, je ne suis pas trop bête. Au milieu de votre société, je ne trouverais pas un mot. Vous voyez bien que j'ai raison de vous refuser. Vous m'approuvez, je le vois et vous en sais gré. Puis, voyons, une société composée d'hommes, ce n'est pas amusant; et, si l'on admettait dans votre cercle tout masculin quelques femmes artistes, que dirait-on? Je vous le laisse à penser. En vérité, cela pourrait vous compromettre! Enfin! vous riez de bon cœur, vous ne me gardez pas de rancune. Je viendrai vous voir quand vous me le permettrez; ce sera toujours un honneur et un plaisir pour moi. Si vous daignez m'honorer de votre visite, j'en serai fière alors.