Je ne rencontrai plus cet homme. Ma vie théâtrale me soutenait contre les ennuis. Je jouais souvent. Je vais savoir de Verteuil les ouvrages tragiques nouveaux de cette époque.
(Vous devez vous en souvenir, vous, cher Valmore.)
Tous ces ouvrages avaient peu de succès. Il y en eut un en 1806, je crois, qui fit courir tout Paris: les Templiers, de Raynouard. Je n'oublierai pas cette première représentation, qui fut bien funeste à mon cœur.
Ne pouvant se procurer de loge, ni pour or, ni pour argent, je fis placer ma bonne petite mère dans les coulisses. Elle se trouva mal; on s'empressa autour d'elle et on lui vola son cachemire! Ceci était peu de chose, hélas! mais, à dater de ce jour, ma mère fut constamment malade. Pauvre mère, elle était frappée à mort.
Nos rôles, à Lafont et à moi, étaient de vrais compères; celui de Lafont surtout. Le mien était semé de quelques beaux vers, qui produisaient un immense effet. Talma, dans Marigny, était admirable et touchant au possible. Saint-Prix, dans le grand maître, était beau. Le brillant Dalmas faisait trépigner dans son récit du connétable, récit très beau, si vous vous le rappelez, mon cher Valmore. Chaque représentation remplissait la salle jusqu'aux combles; succès productif et long! Notre salle était si mal construite que je crois qu'on ne pouvait guère atteindre que le chiffre de quatre mille francs.
Mon rôle devait exciter peu d'envie, et pourtant cette pauvre Duchesnois était furieuse.
—On vous a donné le rôle pour votre physique.
—Vous croyez, ma chère? Vous vous faites tort. Je trouve le vôtre très original.
Je viens d'écrire à Fonta, de la Comédie-Française, pour lui demander le nombre des ouvrages tragiques qui se sont joués depuis mon début jusqu'au jour de mon départ pour la Russie, et depuis mon retour en 1813, jusqu'au jour où un arrêté de M. de Duras m'a renvoyée. Je pense que tout cela est fort utile.
J'avais été plus de quinze jour sans revoir le Consul. Je ne lui fis rien dire. J'attendais, et cette fois sans impatience et presque résolue à refuser ma visite, si l'on venait me la demander; ce qui ne tarda pas à arriver.